Journal d'un écrivain en demi-cabestan
C’est facile à dire… Mais écrire un roman, c’est épuisant… Je veux dire, là, j’écris tous les jours depuis des semaines : je n’ai pas arrêté… et comment dire ? J’en ai la tête toute fripée…engourdie… gonflée…enfin je ne sais pas… C’est comme si j’étais plongé dans le monde de l’écriture, de la phrase inachevée qu’il faut construire jusqu’à son terme, et que j’y reste, longtemps, longtemps, en ne recevant plus de la surface que des sons étranges et sourds, des bribes lénifiantes de sensations inaccoutumées… Quand on écrit on a la tête sous l’eau… On est plongé dans le vaste océan du Littré : on a une destination fixe, quelque chose à dire, un objectif, une sorte de destination insulaire, où l’on s’est fixé un rendez-vous avec le lecteur, et faut qu’on y arrive coûte que coûte… Mais il ya le courant, celui du petit Robert… Des fois, il te porte, le courant, il t’y mène sans souci, là où tu veux en venir….une sorte d’inspiration … Par contre, y’a des fois, il t’empêche d’avancer, les mots ne viennent pas, tu t’épuises tout seul contre les éléments, tu n’arrives à rien, tu n’en peux plus… et tu sombres… D’autres fois encore… L’océan est calme… Il stagne… Et là, t’es tout seul… Y’a que toi qui peux décider d’aller ici ou là… C’est le plus fatiguant : quand le courant est contre toi, tu t’arrêtes… Quand il est avec toi, tu te laisses porter par lui, tu vas même plus loin que prévu, il te vient des bancs d’idées entiers… tu nage sur le dos d’intrigues nouvelles qui nagent à tes côtés… Mais quand la mer est calme, tu te bats fiévreusement… T’écrit sans cesse, tu nages comme un diable, tu te démènes, mais tout ce qui sort de ta plume, sans être foncièrement mauvais, est sans panache, sans feu, sans gloire, sans grandeur… C’est comme ça que je suis, en ce moment… Je ressens la sensation que rien ne me porte… Pas de courant… rien du tout… Vaste solitude…
Et la mer de plomb, elle n’est jamais loin de la feuille blanche ! J’ai beau me battre contre le papier, faire sortir de ma tronche des mots, des mots et toujours des mots : je n’écris rien que du laborieux … J’en peux plus… Y’a des jours, quand la mer m’est favorable, les mots s’enchaînent les uns derrière les autres avec tellement de brio, hop, à la queue leu leu, les mots, j’ai juste à les écrire pour que surgissent aussitôt de ma feuille des phrases enjouées, en formes d’arabesques toute remplie de poésie, et d’une précision méthodique… Mais là en ce moment, elles sont tordues, mes phrases, c’est de taules froissés sans styles… Méritent rien d’autre que de brûler dans la cheminé ou de floconner dans ma poubelle… Tiens ? C’est jolie, ça… « Floconner dans ma poubelle… » Ben ? Ce ne serait pas le courant qui reviendrait me titiller l’arrière-train ? Mais si ! Voilà donc que je me sens poussé par je en sais quelle fièvre créatrice ! Ah ! Attelons-nous au labeur, j’ai un livre à écrire, que diantre !... Attention feuilles chéries à l’angoissante blancheur immaculée, je vais violement vous noircir, et pas de n’importe quelle noirceur : il s’agira de Littérature !...
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