Point de Catafalque pour les Cancres
Léon Rebras a le visage innocent des gens de son âge… De ses quinze ans bien sentis, il a tout : de fâcheux boutons verdâtres, un appareil dentaire déplaisant, une belle soif de liberté, une croissance inachevée, des passions ridicules, et bien sûr, des mauvaises notes… Mais voilà que justement survient un insoutenable hiatus : si Léon a des taules monumentales, ce n’est pas parce qu’il est analphabète, comme l’immense majorité de ses camardes… Non, lui, il des mauvaises notes parce qu’il écrit trop bien… C’est bête à dire, mais c’est comme ça : ses profs ne supportent pas son écriture enjouée, pleine de fougue, remplie jusque là d’un style clair et inimitable, luisant d’un lyrisme absolu, digne des plus grands… Il écrit comme un romantique, c’est un pur poète ce Léon, et il l’est tout le temps : même dans ses copies…
Alors certes, en français, il est premier de la classe… Mais prenons-en l’histoire-géo… Quand il tombe sur la Révolution Française, il ne dira pas, comme tous ses camarades : « Le 14 juillet 1789, les parisiens prennent la Bastille » Non, lui il fera quelque chose de plus imposant, du genre… « De la furieuse colère d’un peuple à bout de nerf, surgit, tel les hennissements furibonds de Bucéphale sur les crêtes de Macédoine, la plus exaltante mutinerie de tous les temps : il s’agit là, dans le millénaire et glorieux Paris, d’une révolte, que dis-je sire, d’une révolution ! » Bon, y’a certain prof avec qui ça passe, mais y’en a d’autres, sitôt qu’on est plus dans le sujet-verbe-complément le plus abscons, ça gueule… « Ouais…on est à l’école…faut pas déconner…. »
Léon en est affligé… Il ne prend aucun plaisir à écrire des phrases toutes faites…des choses banales et sans intérêt…lui, il aime bien s’emporter dans quelque envolée lyrique, qui lui donne de vrais émotions créatrices, et qui, par ailleurs, rendent ses copies différentes de celles, froides et inutiles, de ses camarades bassement néo-classiques… Mais les profs ne veulent rien entende : « Léon, il faut que quand tu commences une phrase, tu saches comment tu vas la finir ! » Ca, Léon Rebras n’y parvient pas ! « Et puis il faut que tu arrêtes d’utiliser des mots incompréhensibles…enfin compliqués… hein… comme catafalque… présocratique…. Transcendantal… ou danaïde !… » En ce qui le concerne, Léon, il ne trouve pas que transcendantal, c’est un mot compliqué… Il est donc totalement en décalage avec ses professeurs ignorants, et à la limite de l’obscurantisme !
« C’est tout de même un comble que de pénaliser un estudiantin consciencieux précisément parce qu’il a bien intégrer ce que l’école lui a enseignée ! » s’évertue-t-il à clamer… Mais rien y fait… on songe même a des sanctions… on lui dit d’arrêter depuis le mois de septembre, il n’en fait rien : il va falloir sévir ! C’est la prof de math qui, la première, en a prit l’initiative, quand elle a lut sa copie : « Palsambleu, quoi voilà que surgit l’exposant x !... Je m’en vais le dériver avec une luciférienne précision afin d’y découvrir, comme le fit brillamment Lord Carnarvon avec le tombeau de Toutankhamon en 1906, quel est donc l’expression cartésienne de ce tableau de variations, fonction primitive et non moins sublime d’un schéma de Bernoulli dont l’arrivé vespérale n’est pas sans évoquer les révolutions de velours des années Gorbatchev ! O Probabilité totale, O théorème des signe du trinôme, entendez nos prières ! »