Il y a quelque chose de terrible en moi
En direct des Impromptus Littéraires
Il y a quelque chose de terrible en moi… Je le crois, maintenant, ce sacré Rimbaud, quand il écrivait jadis, dans le brouillard froid de Charleville-Mézières : « Je est un autre »… Car en effet, mon JE est un autre, et il est effrayant, il me tourmente en d’atroces sueurs froides, j’en croupis de douleur et d’amertume… A la question : « quelle est votre principale qualité », le vieil homme que je suis a toujours répondu, la bonté… Mais maintenant j’ai conscience de m’être leurré lamentablement : au fond de mon âme, dans les sombres abymes de mon cœur, caché dans ma pulpe la plus intime, se trouve la putréfaction venimeuse, la haine mortifère, la colère la plus sombre, la méchanceté la plus veule…en deux mots, le mal absolu…
C’est hier que la vérité sur mon Moi-profond m’est apparue… J’étai assis sur un banc, dans le parc… je venais de faire mes courses en ville, à la superette et chez la boulangère… Là, je me reposai cinq minutes, en observant autour de moi… Derrière la vitre du Casino, je voyais madame Michel, une vielle amie, en train de faire ses courses… L’air absent, elle se trouvait dans le rayon charcuterie… C’est drôle à dire, mais elle m’intriguait, tellement elle était rêveuse, l’air ailleurs… elle avait finie : la voilà qui allait vers la caisse…Mais que faisait-elle ? Elle ralentissait brusquement…en regardant au loin… Je me levai pour mieux voir ce qu’elle manigançait… Je m’approchai de l’enseigne… Elle était arrêtée…Et là : Bam ! Elle se met à marcher à vive allure vers la caisse, et hop ! Elle s’engage dans le file d’attente, pile poil devant un jeune homme d’une vingtaine d’année… l’air frustré, il lève les yeux au ciel : « elle l’a fait exprès ou quoi, la vioque !? »
A la vue de cet acte vil, une flamme se réveilla en moi… une flamme mystérieuse, qui brûlait au fond de mon torse, près du cœur… Abasourdi, je regardai madame Michel : c’était son tour de payer… Mais ? Elle faisait exprès de traîner… Elle faisait mine d’être impotente pour faire attendre tout le monde ! Pis : elle faisait exprès de lâcher ses achats par terre, et de les ramasser avec difficultés, rien que pour le plaisir de faire chier le monde ! Oh la vieille guenon ! La caissière, les clients, ils n’en pouvaient plus de Madame Michel, et je la voyais, avec son sourire en coin, qui jubilait de cette situation… Ah, la vicieuse !
Après un quart d’heure insoutenable, elle ressortait enfin de la supérette, et s’attelait à recommencer le même ménage dans la boulangerie : hop, elle passe juste devant un jeune homme, rien que pour l’embêter ! Puis, une fois que c’est on tour, elle enrage la boulangère : « non pas elle, trop cuite, mouais, non pas elle non plus, pas assez cuite… » Puis, après dix minute intolérables, elle met une paie avant de trouver ses piécettes dans son foutu porte-monnaie ! Tout le monde à envie de la virer, elle le sait, elle jouie, la vioque !
Et là, elle tourne la tête, madame Michel, elle me regarde, et, contre toutes attentes, elle me fait un clin d’œil, la mémé ! Et je comprenais tout : comme tous les vieux, je fais pareil ! Je suis pris, chaque fois que je suis dans un lieu public, d’une transe farouche et inconsciente qui me pousse à faire chier au plus haut point mes concitoyens ! Seigneur Non ! Je ne suis pas coupable, je n’y peux rien, ce n’est pas moi ! Je vous en prie non ! C’est faux ! Je ne me maîtrise pas ! C’est comme le docteur Jekyll ou Jack l’Eventreur ! Non ! Pitié !...