Dandy que j'agonise

Publié le par Jovialovitch

Dandy.jpg    Il est là, beau et fier, des étoiles dans la voix, exhibant hardiment sa belle redingote : celle cousue-main en espadrille par Diogène de Sinope, célèbre maison de mode parisienne… C’est toute sa vie, cette redingote, c’est son orgueil, c’est son bijou, c’est  son bébé ! Il la porte avec amour et délectation… elle semble avoir été cousue pour lui sur mesure…ce n’est pas possible que ce soit du prêt-à-porter, elle lui convient trop parfaitement : le tour de taille, la longueur des bras, la chute…elle épouse parfaitement ses formes, comme un gant pour le corps… Elle lui tient chaud, sans même l’embarrasser, elle est fonctionnelle, tout en étant gracieuse…

      Il en est amoureux… C’était un jour d’automne : passant dans un boulevard haussmannien d’une quelconque capitale européenne, il tombe nez-à-nez avec une boutique qui expose dans sa vitrine transparente ce vêtement, miracle du cachemire… Son sang ne fait qu’un tour, et paf, fendant le porte-monnaie, il l’achète, ressortant de cette échoppe triviale habillé élégamment de cet habit noir et fin… Depuis, il ne la quitte plus, et c’est à contrecœur qu’il s’en défroque pour la pendre avec fermeté sur un flasque porte-manteau, pilorie infâme pour ce phénomène vestimentaire… Il semble qu’il développe pour elle une véritable fascination, un amour sans borne, quelque chose qui dépasse les limites de l’entendement… Ses amis, dont le sens de l’humour n’est plus à prouver, décidèrent drôlement de lui acheter un chapeau, mais par n’importe quel couvre-chef (il en avait déjà une vaste panoplie)…il fallait aller dans la continuité de sa redingote, aller plus loin encore dans le style dandy, genre Barbey d’Aurevilly… Ainsi donc, on lui acheta un sublime haut-de-forme… Instantanément, il tomba sous le charme, et le porta chaque jour… Plus tard, c’est la canne qui lui fut offerte ! Notre héros, c’était clair, était devenu en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le « dernier des dandys »…

      Fidèle à son allure originale et recherchée, et digne héritier du Beau Brummell, il entreprit de lire, et de comprendre, tout Baudelaire, tout Oscar Wild, tout Gontcharov… Quelque mois plus tard, le voilà donc lancé comme un boulet de canon, dans la sphère mondaine parisianiste, se présentant précieusement comme étant « le dernier des dandys, pour vous servir !... » Certains trouveront ses frusques sophistiquées d’un ridicule plus grand que l’empire de Gengis-Kahn, mais il rependra vite l’idée, que voyez-vous, le dandysme, ce n’est pas seulement une belle redingote, un fringant haut-de-forme et une jolie canne, c’est aussi et avant tout une façon métaphysique de vivre et de concevoir l’existence : le dandy doit vivre constamment devant un miroir, même quand il dort, le beau est son obsession ultime, son allure, ses paroles, ses pensées, doivent êtres élégantes, fines, choisies, fruits sublimes d’un aristeia de l’apparence et du langage : « Le dandysme ? Mais c’est le dernier acte d’héroïsme ! » aimait-il répéter avec obstination, défendant corps et âme la quintessence dandyque dont il était le dernier des champions… Son assassinat a surpris tout le monde : il semble que ce soit la secte des rappeurs bling-bling au vocabulaire inexistant qui l’aient proféré, ceux-ci considérants comme blasphème capital le fait d’être élégant… 

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Publié dans Nouvelles enivrées

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