Journal du Boléro de Ravel

Publié le par Jovialovitch

Bol-ro.jpg    Etre la composition musicale la plus populaire du monde, ce n’est pas facile tous les jours… Etre constamment joué quelque part dans le monde, à une fréquence moyenne de quatre interprétations par heure, c’est harassant… Etre l’un des plus fameux morceaux de la musique occidental, représenter l’harmonie classique dans toute sa quintessence, alors qu’on est, selon les mots même de son auteur « vide de musique »,  c’est déprimant… Moi, Boléro de Ravel, je souffre, je meurs étiolé, comme du beurre sur une trop grand tartine… Je ne vaux pas mon succès, je ne mérite pas l’amour que l’humanité mélomane me porte, je manque d’envergure, je manque de puissance, de rythme, je suis une honte, une folie, une atypique expérience  musicologique : rien d’une œuvre cohérente et encore moins d’un grand chef-d’œuvre…

      Je ne ressemble à rien… je suis long, interminable, je dure, alors que j’évite tout ce qui peux faire durer une composition… même rythme, mêmes notes, constamment, je suis une cohorte vaste et militaire de bruits répétitifs et récurrents… Volumineux crescendo linéaire, qui suis-je, quel est mon visage ? Suis-je de la musique ? Ai-je un caractère, un sens, une âme ? Quelle est ma signification… Moi qui repose, sur cette batterie, ce tempo lent et clinquant, Ta-tatatata, qui n’en connait ni la variation, ni le changement, je suis comme un vieux qui gazouille, qui rabâche sans cesse la même rengaine, avec ennui et désespoir, 18 fois de suite depuis un siècle…  

       En même temps, là, je me plains, comme chaque jour, mais je dois le reconnaître, bon dieu, que de me voir démarrer seulement avec un batteur, et de terminer dans un feu d’artifice musical hors norme, avec 120 musiciens transpirants, qui viennent s’ajouter à la philharmonie, un par un, les uns derrière les autres, dans un arrangement orchestral absolument miraculeux, ça m’en donne des frissons à chaque fois… Clarinettes, trompettes, saxophones, violons, hautbois, altos, violoncelles, percutions…tout l’orchestre occidental se mobilise autour de moi, s’ajoute à mon interprétation, petit à petit, dans ce magistral déclamatoire qui se construit lentement, dans ce sublime gigantesque sans équivalent, qui s’ouvre lentement, comme les pétales d’une rose…

       Que suis-je, sinon la marche des siècles et du monde… l’Histoire qui avance, qui se répète… symbole musical d’une humanité qui progresse avec certitude et solennité…. Que j’aime ses vents qui s’exclament, ces centaines de musiciens qui s’égosillent dans le plus parfaite mélodie de la création humaine, que j’aime m’entendre, moi qui suis centré sur moi-même, composition répétitive et égocentrique… Que je frissonne, quand je me déploie, telles les ailes d’un oiseau majestueux, dans cette scène immense, que je recouvre de ma grandeur vide de monstre froid sur le feu fatigué de chef d’orchestre épuisé…  Je suis la grandiloquence, je suis l’emphase, je suis le grandiose, je suis la musique à l’état pure, si bien que je n’en suis même plus… je suis mélodie au-delà des notes, je suis la chose chaotique qui grossit dans l’ordre ravélien, feu de paille long qui s’enflamme doucement, je suis le patient fur et à mesure qui se termine dans la plus totale exclamation orchestrale, je suis la composition minimaliste, avec très peu de notes, qui dure un quart d’heure, je suis la trille le plus simple du monde, et en même temps la plus admirable, je suis l’œuvre la plus connue et la plus incomprise en même temps, je suis la création le plus adorée du monde et la plus détestée de son auteur, je suis le symbole même de l’homme tiraillé dans ses contradictions… Je suis bruit, je suis fureur, je suis harmonie, je suis le point d’exclamations final de la grand et belle musique ! Je vole et m’envole sur les  astres mélodieux de la création ! Qu’on m’écoute…qu’on me danse et quand, dans le brasier final, apocalypse qui renaît toujours, je m’effondre avec fracas, que le monde se prosterne à mes pieds, moi, qui suis, je le sais, le vacant symbole absolu du génie humain !… Tatatata !...

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Publié dans Journaux intimes

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G
Grandiose !
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