Journal d’un vagabond estourbi par le remord
Me promenez, j’en ai du mal. De plus en plus en tous cas…de plus en plus. C’est à cause des mendiants…Ces quémandeurs poisseux, ces misérables clochards, dans le dénuement le plus sombre, qui vous regardent avec désir…comme un espoir…qui vous réclament comme ils peuvent une « pièce de trop »…qu’on faim, les salauds…qui crèvent, les ordures…Bon dieu, je peux plus sortir de chez moi…ils sont partout, ces clodos indigents, ces pitoyables parasites, infect tâches de pauvreté sur nos trottoirs, pleins de crasses, remplis d’amertume, poilus jusqu’à plus soif, merdeux d’alcool et de froid, avec ces gueules qui sentent la misère à pleine truffe...ils me dégoûtent, ces gens-là…ils m’empêchent de sortir de chez moi…J’y arrive plus…
L’autre jour, je revenais tout frétillent d’une librairie spécialisée en bande dessinée. J’y avais acheté un gros bouquin. Bien cher. Il faisait froid, je vais vite. Perdu dans mes pensées, je vois au loin l’un de ces types. Il est accroupi, comme un vassal vaincu, harassé, sur un carton crotté…son chien, une bête pouilleuse et âgée, dort en souffrant à ses côtés. Je passe, juste devant lui. Quand j’y repense…avec sous le bras ma grosse BD…il me voit...il me regarde, le gars, avec sa barbe et ses yeux vitreux…il m’interpelle de sa main tremblotante, rougie par le froid…vieillie par le besoin…Moi, je passe, je fais comme si je l’avais pas vu…je joue l’indifférence, le distrait, le rêveur…je le laisse aux autres…à la grande mouscaille…la charité s’en débrouillera, du vieux. J’me dis, pour me rassurer, que j’ai aucune raison de lui donner de mes sous…j’ai travaillé pour l’avoir, merde…lui, il s’étiole par terre toute la sainte-journée…feignasse !…eh pis, si c’est pour que cette cuve à vin aille se beurrer la raie ce soir avec mon propre pognon...merci bien !
Tout de même…une petite pièce…ce n’est pas grand’ chose… et puis non ! Si je devais donner à tout le monde, je m’en sortirai plus…faut qu’je rentre…un bon café…et là, sans rien dire, après un virage : un moustachu qui joue de l’accordéon...en faisant des risettes aux passants…mais d’un sourire bien mélancolique, bien résigné…il m’intriguait le gars…il jouait comme il pouvait de sa romance, de sa ritournelle tristounette, de son boléro foireux…je crois avoir reconnu La bohème…Je me dis qu’il fait ce qu’il peut le type…qu’il se bouge…qu’il offre des notes et des petites mélodies de rien à ce qui veulent bien l’entendre…il me regarde moi, en se dandinant derrière son piano du pauvre…ce Frank Sinatra gueux…y’a une boîte de conserve par terre…je suis tenté, quelque chose m’en empêche…un tendron se présente devant moi...ça doit être sa fille, à mon accordéoniste…une vraie bohémienne…une véritable Esméralda…d’une beauté profonde, sublimée par la crasse…elle me zieute dans le fond de l’âme, elle me dit, comme ça : « Un pièce monsieur… » Moi, j’ai une main dans ma poche, pour la tenir au chaud…mes doigts touchent des petites rondelles métalliques…
Je passe…je m’en retourne plus…je fais mon chemin…j’ai dit que non, que j’avais rien…avec ma grosse BD, fraichement achetée, sous le bras ! J’en rentre chez moi, honteux, avec dans le cockpit ce faciès, qui me revient comme un leitmotiv obsédant, un flashback obséquieux, juste là, devant les vasistas…J’en suis malade ! Ma BD ? Je l’ai jeté…Et maintenant, j’ai peur de sortir…de revoir ce vieux…cet accordéoniste raté…sa fille magnifique…je veux plus en voir d’autres de ces pauvres cloches…qui empestent la vinasse…qui crépitent sous l’affliction…qui chient entre les bagnoles…qui n’ont pour seule couverture que la voie lactée…qui agonisent sous nos portes…qui meurent en silence…je veux plus le voir dans les yeux…le besoin…j’peux plus…j’veux plus la sentir…la Misère…