La solitude du cénotaphe
Comme beaucoup de ses semblables, Jean-Pierre ne croyait pas en Dieu. Bon, et alors ? Mais alors, en plus de ne pas croire en Dieu, Jean-Pierre, ne l’aimait pas. Pis que ça, il lui était même arrivé, à la suite de soirées un peu trop arrosées, de le traiter de « Gros con ! », ce à quoi les gens lui répondait : « D’façon tu l’connais pas, eh ! Il est con lui ! » Toutefois, Jean-Pierre n’était pas, comme beaucoup de ses semblables, un être superficiel sans profondeur aucune dans ses pensées philosophiques et ses réflexions métaphysiques, loin d’être dénuées du moindre intérêt. Durant tout son vivant, il martela sa haine profonde de Dieu, non que celui-ci soit juif où simple d’esprit, mais qu’il ne lui paraissait pas sympathique ; et Dieu sait si Jean-Pierre hait les gens pas sympathiques. « Oh mais les gens pas sympathiques, c’est comme Dieu, c’est des gros cons ! » pouvait-il arriver qu’il sorte au milieu d’une soirée un peu trop arrosé, ce à quoi on lui rétorquait : « D’façons, tu les connais pas ! »
Plus sérieusement, Jean-Pierre avait cette particularité peu commune et cette atypique caractéristique de ne pas croire en Dieu, mais de considérer qu’il existe, ce qui constitue d’un côté, une croyance en lui, si l’on considère que croire en Dieu, c’est croire naturellement en son existence. Mais Jean-Pierre va plus loin, il pense que tous ses contemporains pensent comme lui sans pour autant se l’avouer, car en effet, il est aussi une sorte de savant. Ainsi, suivant les longs et tortueux cheminements de la pratique scientifique, il est parvenu, au cours de nombreuses expériences à de telles conclusions. Par ailleurs, il faut bien reconnaître qu’analyser le comportement des gens face à Dieu et de savoir si ils considèrent inconsciemment qu’il sont croyants tout en étant instinctivement persuadés que Dieu n’est rien de plus qu’une dérisoire invention humaine, relève peu du domaine scientifique, et va à l’encontre de la conception de Jean-Pierre susdécrite (je viens de m’en rendre compte).
Mais trêve de balivernes, dans son infini assiduité, notre ami avait procédé aux plus extrêmes pratiques imaginables. Ainsi, il n’avait pas hésité à tuer sa mère pour se rendre compte de l’émotion qu’il ressentait et celle des autres face à tel drame. Il avait à l’issu des processions et rituels funèbres qui s’en suivirent, remarqué que la majorité des gens et lui le premier, c’était mis à chialer comme des gonzesses devant tel tragédie. Et de conclure que, la religion catholique considérant qu’il y a une vie après la mort, les gens pleuraient pour des raisons complètement absurdes dans la mesure où tout ceux-ci étaient de fieffés croyants. « Car en effet, pourquoi s’affliger alors que le défunt est, en définitive, encore vivant ? Je vous le demande !» fait-il savoir à gorge déployée. Jean-Pierre pensant donc que si les gens pleurent, c’est qu’ils sont d’un côté, dans leur inconscient, persuadés que Dieu n’existe pas bordel de merde !
« Oui ben si vous voulez mon avis, si il m’entend l’autre con, il a qu’à me tuer, tiens, voilà ! » Une mort qui surviendra à la suite de cette grande déclaration, en voiture, à la suite d’une soirée un peu trop arrosée.