Ode au Sac Plastique

Publié le par Lukaleo

sac.gif      Le ciel était gris, la terre était boueuse, le vent était froid, l’automne était pluvieux. Un temps de merde, comme le spleen climatique d’une nature en pleine dépression. Dans les arbres sans feuilles, les chemins vaseux, l’herbe sans verdure, Michel Kukluxklan marchait solitaire, en quête de l’habituelle beauté que lui offrait généreusement Dame Nature, en son infinie bonté. Dans son anorak verdâtre aux teintes marron et son pantalon kaki aux teintes noirâtres, il se fondait comme un caméléon dans ce paysage amer, et il semblait en être l’une des composantes fondamentales. Mais en fait, pas du tout. Son écharpe, tricotée par son épouse Chloé, était comme un drapeau emporté par le vent, son nez était comme le béret basque d’un euskarien nationaliste : il était rouge, et il coulait, ce qui n’a strictement rien à voir. Parce qu’il se gelait sérieusement les miches et que tout ce qu’il voyait provoquait en lui l’émoi langoureux du solitaire qui se rend compte de l’absurdité déprimante de sa vie ainsi que de la vacuité célinienne de sa postérité, il décidait de rentrer chez lui. En se retournant, Michel Klukluxklan vit devant lui, flottant léger dans les aires, à trois ou quatre mètre au dessus du sol, un sac plastique.

       Cette vision soudaine le rempli d’un trouble jusqu’à maintenant inégalé : le sac plastique sinuait à la façon d’une nuée vaporeuse dans le souffle venteux, suspendu en l’air comme une note de Mozart avec une telle tension, qu’on ne le quittait plus des yeux. Comme une phrase musicale aux multiples profondeurs, comme le sentiment qui plane au dessus de deux êtres qui se regardent, comme la feuille morte qui s’en va sur le sol, en imitant la grâce d’un vol, comme le grain de pollen qui dessine dans l’atmosphère des arabesques de phalènes, le sac éternel, voué à une vie d’errance millénaire, ondoyait entre les arbres tel une bulle de savon échappée d’une immersion radieuse. Michel Klukluxklan le suivait, le poursuivait même, quand le sac accélérait sa cadence, poussé violement par un vent qui faisait de lui la plume vagabonde d’un stylo-encre qui semblait avoir pour feuille le ciel blafard. Le sac, si on le suivait bien, dessinait en son voyage aérien des L majuscules et des volutes éthérées dignes de l’art chinois. C’était une âme qui flottait dans les cieux, un nuage abandonné des autres comme on en croise parfois, la présence d’un homme charismatique au milieu de la foule, le berceau d’un nouveau-né que le vent balancerait tendrement de gauche à droite. C’était une courbe sinusoïdale, car parfois la besace plastique, tombait, se rapprochant avec la fatalité d’un sort inéluctable du plancher des vaches, et au dernier moment, juste avant de se déposer charnellement sur le sol imbibé d’une terre humidifiée, le souffle cosmique d’entre les montagnes la faisait remonter bien haut dans le ciel, en une brusque pirouette inattendue. Et là, il recommençait à divaguer dans le ciel se tortillant langoureusement en des loopings répétés, comme la main d’un pianiste qui se déplacerait sur les touches de son clavier, comme l’iris bleu d’un œil ébloui.

          Mais le vent se clama. Et la gibecière, ralentit, et se vit, comme désespérément, redescendre vers le terre, en accélérant sa chute au fur et à mesure qu’elle se rapprochait du point d’impact. Elle tomba dans les branches nues d’un jeune buisson. Elle était coincée. Et très triste de ce qui lui arrivait. Michel Kukluxklan attendit. Le vent revint, il libéra le sac plastique qui s’en alla très loin. Au dernière nouvelles, il serait allé jusqu’en Corée du Nord, ou le laissez-passer lui à été refusé. Il attendrait donc toujours sur un buisson du 38ème méridien…

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Publié dans Nouvelles enivrées

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