Prosateur cherche l'amour

Publié le par Lukaleo

01072007.jpg       Lucien Bergum est un écrivain célèbre dans les librairies pour ses livres pleins de bruits et de fureur, d’où débordent une audacieuse énergie et des personnages hauts en couleur. Pour ainsi dire, il publie avec un talent relativement incontestable des livres dit « d’aventure », et qui n’ont par conséquent aucune chance, ni d’être appréciés de la critique, ni de rester dans la postérité plus de quelques décennies. Et ça, Lucien Bergum ne le supporte plus. Mis à part quelques pets de temps en temps, il se rend compte qu’il ne laissera pas de traces derrière lui, et tandis qu’il approche de la cinquantaine, cette idée de « rester » devient proprement obsessionnel dans son psychisme dérangé. Or, ce n’est pas avec ses livres d’aventure de bas-étages qu’il va y parvenir.

         Décidant de réagir, il entreprend l’écriture longue et fastidieuse de ce qui restera comme son chef d’œuvre, moment intense et grandiose de la littérature européenne. Travaillant jour et nuit sur son monumental projet fou, il se rend rapidement compte qu’il va lui falloir traiter de l’amour : aucun des grands livres qui jalonnent les plus vastes bibliothèques du monde n’en parlent pas. C’est là que se pose son problème : il n’a jamais été amoureux. Comment diable décrire avec un minimum de pertinence un sentiment qu’on ne connaît pas ? Retraçant sa vie, questionnant ses proches, compulsant des les tréfonds de son âme d’artiste blessé, il ne trouve rien : pour aucun individu il n’a ressentit un jour cet amour déchirant, envahissant, enivrant, cette si étrange sensation, qui fait poindre au fond du cœur comme un besoin viscéral envers une tiers-personne, pour qui l’on eut vendu son âme pour quelques sous.

         Cette découverte le plongea dans le tourment profond du poète qui s’interroge : il constatait avec stupeur le vide qui caractérisait son existence. Il n’avait de l’amour qu’envers ses parents, et c’était un amour inné, presque banal, comme tous les enfants en ont pour leurs géniteurs. Et en cinquante ans, pour aucune femme, séduite à en pleurer, il n’avait sincèrement déclaré sa passion maladive, son insatiable besoin de la serrer dans ses bras. Jamais en cinq décennies, il n’avait pu dire dans les yeux d’une demoiselle qui lui souriait, qu’il l’aimait. Aucune d’entres elles ne l’avaient encore séduite. Charmé tout au plus. Mais jamais rendu fou-amoureux.  Un drame, un terrifiant drame, qui foutait par terre toutes les amourettes inutiles qu’il avait eu avant. Aujourd’hui, il était condamné à errer dans les affres didactiques du gâteau de la honte : tout seul, en sachant bien qu’il n’a d’écrivain que le nom. Dès lors, il se demandait vraiment comme il avait réussi à décrocher son diplôme d’écrivain professionnel, alors qu’il avait de si grosses lacunes, sur des sujets aussi importants que l’amour : ce jour-là, il devait sûrement avoir des antisèches.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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