Rencontre avec une Asymptote
En sa qualité de professeur de mathématiques, Michel Burgess aime à se promener dans les bois lorsque s’achève l’été. Dans ces couleurs rimbaldiennes de feuilles mourantes, où l’humide et le sec s’entremêlent, une grande jouissance l’envahit, et dans cet automnal décor encore vigoureux, il resterait des heures. C’est d’ailleurs ce qu’il fait, en regardant dans les yeux l’éternité qui se dresse devant lui, et en vérifiant au passage s’il ne reste pas encore quelques champignons chanceux qui auraient échappé à l’infâme cueillette de citadins en manque de sensations fortes. Un dimanche, Michel Burgess se promenait dans ce bois désert nimbé d’une fine brume qui lui donnait une allure sinistrement réjouissante. Dans ce gris dominant, traversé de toutes parts par l’oranger pourpre des feuilles mortes, le marron mélancolique des troncs d’arbre humecté et le vert foncé des sapins résistants, notre ami mathématicien flânait, en prenant plaisir à poser ses pieds sur ce sol qui lui paraissait comme qui dirait un peu mou.
Tandis qu’il dissertait avec lui-même de la terrifiante question des chiffres premiers, il vit surgir de derrière la colline la chose la plus improbable qui soit : un asymptote ! « Mon dieu ! Une asymptote ! » Cette espèce de plus en plus rare dans la nature, car odieusement chassée pendant la révolution industrielle avec l’irrespect qui caractérise les hommes, n’était normalement plus présente dans la région ! Les dernières se trouvaient au zoo de Libourne, et n’étaient même pas visible du public ! Et lui, petit prof de math, il en voyait une vraie, et en plus, dans son élément naturel ! Droite, elle mangeait les dernières feuilles comestibles d’un arbre vieillissant .Elle paraissait bien maigre. Michel voulu s’approcher, mais à peine fit-il un pas en avant (et naturellement en cassant une brandille d’arbre qui se fendit en un vacarme assourdissant) que l’animal terrifié, s’en alla. Mais Michel le poursuivit, et fut amener à distinguer au loin, tout un troupeau d’asymptotes : il y en avait là, des horizontales, des verticales, et même des obliques ; les plus rares !
Dans le ciel, un hyperbole passa rapidement, puis se fut une hypoténuse ! Mon dieu, entre les arbres aux racines carrées, se tenait une longue fonction sinusoïdale ! Et là, qui passait dans la rivière irrationnelle à la façon d’une anguille : une deltoïde ! Mais la pauvre ! Elle se fait manger par un triangle isocèle ! Non, il l’a raté ! Et il repart se réfugier dans son théorème, derrière un feuillu tableau de variation ! Michel était heureux comme la tangente qui sifflait à plein poumon sur un axe d’abscisses ! Il en voyait enfin ! Autant d’animaux mythiques que seuls les livres les plus rares lui avaient montrés ! Il se mit à courir parmi les fonctions rationnelles et les polynômes du second degré ! Dans sa course folle et enjouée comme une identité remarquable, le troupeau d’asymptote le suivit, et plus rapide que lui, elles le doublèrent sereinement ! Ainsi, pendant une trentaine de seconde logarithmique, il courut au milieu de cette horde pacifique, qui semblait comprendre sa joie ! Mais Michel glissa sur un exposant x, et s’effondra violement sur un signe du trinôme !
Là, il se réveilla, releva la tête, rouvrit les yeux, et se rendit compte qu’il était au milieu d’une salle de classe où ses élèves étaient en train de faire une interrogation écrite ! Tous, ils se riaient de lui ! Il s’était endormi pendant qu’ils les surveillaient : tout cela n’était qu’un rêve ! Mais au fond, c’était un mal pour un bien : maintenant, il allait enseigner la biologie ! De grands moments se préparent !