Journal d'un juif qui s'en est sortit
Je sortais à peine de la synagogue quand c’est arrivé. J’étais dans la gare, me dirigeant tranquillement vers mon quai habituel, quand je fus pris dans une cohue massive confondante. La foule, en un mouvement incontrôlable et paniqué, se dirigeait vers les trains. Je sentais sur les visages de chacun les marques d’une incompréhension totale, d’une peur physique et morale : nul ne savait où il allait et pourquoi. Je grimaçai moi-même de souffrance, car comprimé et asphyxié par ses corps paniqués qui me serraient, mais aussi terrifié à la simple idée d’être emporté dans ce flot humain perpétuel comme dans un torrent en crue sans ne rien contrôler. Au loin, je distinguai parfois entre deux têtes le train qui attendait son chargement, et après quelques minutes de tourment, je fus comprimé contre un de ses wagons. Là, un des agents en uniformes vertes remplie d’insignes, prit une fourche et me força à monter dans le fourgon en question. C’était un chargement pour bétail, et les autres comme moi montaient là dedans sans rien y comprendre. Nous étions tous debout, serré les uns contre les autres, sentant avec dégout l’odeur infecte qui se dégageait de ce wagon à marchandise.
Soudain, la porte se ferma avec violence, nous plongeant dans la plus sombre obscurité. Un sentiment de brusque crispation envahit chacun des passagers, et une folle envie de fuir m’envahit alors ; mais il était trop tard, moi et les autres étaient enfermés : la porte se ferma, et la locomotive se mit en route. Le train commençait alors un long voyage : pendant des jours, des nuits, nous restions debout, somnolant, sans boire, et en faisant nos besoins dans un saut qu’on avait mit à notre disposition. Le train ne s’arrêta pas pendant ce qui me semblait être des semaines, et il nous conduisait dans un lieu que nous ignorions tous mais qui nous faisait peur. Une soif sans nom envahissait notre gosier asséché, une appréhension indicible notre âme brutalisée. Je discutai avec mon voisin. Lui aussi était juif. Il disait qu’il n’était pas optimiste : ils en voulaient tous aux juifs. Je décidai de ne pas l’écouter : qu’est-ce qu’on pouvait bien nous faire de toutes façons ? Des vieux mouraient parmi nous, d’autres vomissaient où se faisait dessus. Je doutai. J’avais peur. Les conditions sanitaires dans le wagon devenaient insupportables, je voulais crier à l’aide.
Le train s’arrêta, et avec la même brutalité qu’au lointain départ, les portes se rouvrirent. La lumière pénétra de nouveau dans le wagon. Même pas remit de notre éblouissement qu’on nous fit sortir avec brusquerie : des fouets, des fourches, des chiens et des hommes en uniformes enragés nous forcèrent à descendre. Sur le quai, il faisait terriblement froid. Un homme en uniforme vient me voir : « Ticket, s’il vous plaît ! » Je lui donnais, il le regarda distraitement, et me dit en suite en souriant : « Le personnel de la SNCF espère que vous avez passé un bon voyage ! » Vraiment la SNCF, c’est plus ce que c’était !