Le Fils du Boucher
Cet homme n’a pas de nom. En tout cas, personne ne lui en donne. On l’appelle simplement « le fils du boucher » pour la simple et bonne raison qu’il est le fils du boucher. Le fils du boucher est laid. Il est rougeau, il a les cheveux gras, une paire de lunettes vieillotte, un nez en trompette, des lèvres pincées, des yeux vitreux et des cernes stupéfiants. De plus, le fils du boucher est relativement bête. Il est de ceux qui s’habillent constamment en jogging, qui n’ont pas vraiment de sujets de discussions, et dont le simple vue inspire le mépris. Le fils du boucher vient d’avoir 27 ans, mais il ne reprendra pas l’entreprise familiale : le contact de la nourriture le dégoûte, et la viande le rend malade.
Souvent le fils du boucher s’interroge sur le sens de cette mystérieuse allergie. Pourquoi diable le simple fait de toucher de la viande le dégoûte-t-il ainsi, au point qu’il vomisse avec frénésie ? Il en a parlé avec son meilleur ami, le « petit mitron », que l’on appelle ainsi parce qu’il n’est pas très grand, et parce que son père se trouve être le boulanger. Lui-même est dans la même situation que le fils du boucher, à ceci près qu’il est allergique à la farine. Selon lui, l’origine de cette intolérance physique vient du fait que, petit, son père lui a plongé la tête dans un sac entier de farine pour le punir d’une mauvaise note en mathématiques. A l’en croire, il ne s’en est jamais remit, au point d’être allergique à la farine, à son père, et aux mathématiques. Cette théorie réveilla alors dans la mémoire hachée du fils du boucher le souvenir terrifiant d’un beau jour où l’enfant qu’il était se retrouva enfermé dans la chambre froide de son père.
Là, dans le froid glacial d’une pièce faiblement éclairée, il du rester plusieurs heure au milieu des carcasses sanguinolentes de bœuf violement découpé. Dans cette pourpre odeur de sang chaud et de chaire fraiche, l’enfant failli défaillir. Et, si sur le moment il ne fit pas de malaise, il n’en sortira pas moins attint à vie, allergique pour toujours à la viande, et en ayant mit un voile jusqu’alors insoupçonnable sur cette affolante réminiscence. Mais son déni venait de disparaitre, et maintenant il se souvenait de ce qui était arrivé ce jour-là. Il se remémore ce père devenu fou, qui le poursuivait avec son couteau de boucher. Il se souvient de l’enfant qu’il était, en train de fuir la folie passagère d’un père qui déconnait subitement. Et dans sa panique, il se revoit entrer dans cette pièce, où il pensait être en sécurité. Il se rappelle de l’abominable partie de cache-cache qui eut lieu dans cette sombre froide, du moment où il fut contraint de s’engouffrer dans l’une des ossatures suspendues dans la pièce. Il se rappelle alors de la sortie de son père, de la porte qui se claqua, du verrou qui se ferma, et de l’attente qui s’en suivit.
Aujourd’hui, le fils du boucher est mort. Et le fils du boucher vient de réussir l’impossible pour une personne allergique à la viande : devenir un grand plateau de viande froide….