Journal d'un Panneau Stop outragé

Publié le par Lukaleo

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        C’est avec mon célèbre immobilisme revendiqué que je regarde chaque matin se lever sur la route la promesse brillante et céleste d’une nouvelle journée : le soleil. J’aime sentir sa chaleur sur ma carcasse, car il me réchauffe d’une tendre touffeur après une froide nuit d’attente diurne et glaciale. Cependant, je sais fort bien que la longue journée de labeur qui m’attend sera longue et dure. Car en effet, depuis un certain temps, j’endure de plein fouet les outrages injurieux d’automobilistes aussi inconscients que malappris, qui ne me respecte pas le moins du monde. En effet, la simple vue de ma figure rougeâtre devrait instinctivement leur donner comme l’indéfectible signal d’un ralentissement immuable ! Mais pas du tout ! Il s’en foute de moi ! Or, je suis un panneau de stop ! Et mon rôle dans cette société est inscrit au plus profond de ma chaire, au point même que mon essence précède jusqu’à mon existence  (eh, moi aussi j’ai lu Sartre)….

        Et que vois-je toute la journée ? Des usagers de la route détestables, qui au lieu de freiner, de s’arrêter complètement devant la ligne que je signale, de regarder à droite et à gauche s’il n’y à personne pour ensuite, au cas où il n’y personne de prioritaires sur l’intersection en question, redémarrer en première ; arrivent en troisième, ralentissent mollement, en jetant un regard désinvolte sur la rue de droite, et qui passent sans même avoir prêtés attention à ma souveraine présence ! Moi je dis : Stop ! Ils me chieraient dessus que ce ne serait pas pire ! Certes, vu la configuration routière où je me trouve, je ne sers strictement à rien : d’abord parce que je suis placé dans le quartier le plus désert de la civilisation humaine et parce qu’ensuite, il est très aisé de voir à l’avance s’il y a quelqu’un ou non. Mais enfin, tout de même, il y a dans toutes sociétés organisé des exigences (eh, moi aussi j’ai lu Spinoza), et je dirai même plus des valeurs suprêmes qui impliquent qu’on les respecte quoi qu’il arrive ! Et j’en fait partis !

       Devant ce constat, j’ai demandé ma mutation, je voudrai travailler en centre ville ! Une fois, j’ai même eu l’audace de demander une promotion : j’aurai bien aimé devenir sens interdit ou feu rouge, par exemple. Mais ça m’a été refusé, c’est un secteur bouché (avec une telle sécurité de l’emploi, c’est normal). Cela dit, je garde bon espoir : j’ai bien commencé en tant qu’interdiction de stationner ! En plus, je ne demande pas la lune : je n’ambitionne tout de même pas à être un signal lumineux ! Mais en tout cas, je ne pense pas pouvoir tenir encore longtemps à ce rythme : toute la journée, voir des gens qui me grillent, ça me dévalorise, ça me mine le moral, et ça me fait sombrer dans la tristesse ! Quand j’y pense, je devrai faire carrière dans le radar, là au moins il paraît que les gens vous respectent, ce qui est la moindre des choses pour ces minables (eh, moi aussi j’ai lu Maurras…)

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Publié dans Journaux intimes

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