Les Carnets du dictateur, douzièmes préludes

Publié le par Lukaleo

4 de octobre

 

Les choses prennent une tournure dont il m’est impossible d’en quantifier l’importance puisque je suis actuellement tourmenté par une lettre que je viens de recevoir alors que dehors, la guerre fait rage. Tout a commencé la semaine dernière dans un climat d'incongruité et d’humiliation sans borne. Heureusement, depuis je suis parvenu à constituer une armée digne de se nom (à ce qu’on m’a dit) avec des soldats et tout et tout.  Hier soir, mon ministre de la paix m’a fait un rapport complet sur l’avancement du conflit. Si tout va bien, y’en aurait pour quatre ans au moins. La discussion a ensuite dévié sur le problème de la fermeté de notre politique de répression qu’il jugeait trop laxiste. Avant même que je manifeste mon désintérêt profond pour ce qui ressemblait à un sujet soporifique et constipatoire, le bougre, qui avait décidemment sérieusement envi de se marrer, m’exposait la problématique du surpeuplement des camps. « On a qu’à les tuer ! » dis-je avec vigueur. « Pardon ? » me servit-il en lieu et place de réponse. J’éclaircissais mes propos : « Ben oui, vous avez qu’à en gazer plus à la fois aussi ! », ce à quoi il répliqua : « Mais enfin de quoi me parlez-vous ? Je ne comprends rien à ce que vous dites ! » « Attendez Roland¹, vous êtes en train de me dire que vous ne savez pas de quoi je parle !? » « Naturellement ! » A cet instant, je saisis ce qui aurait du m’apparaître antérieurement. Il me jouait le coup de l’ignorance de l’affriolant manège dans lequel nous avions conduit le monde. Il réfutait notre œuvre ! Et puis, sans rien dire, il me fit par de sa démission et de son départ pour l’Amérique latine. Nimbé par mon incompréhension, je détendais un poil l’atmosphère : « Ahah, Roland, vous êtes décidemment un homme bien surprenant ! » De la porte retentit une bruyante sonorité qui n’était d’ailleurs pas sans rappeler une fermeture bruyante de porte.

Je ne comprends pas tout à l’histoire, mais quelque chose me dit que je devrais m’impliquer davantage. C’est bizarre, je me sens particulièrement seul. Mais je suis faible. Ma laideur est abaissante, mon emprise est minuscule d’autorité et immense de médiocrité, je ne suis rien, ne vaux pas plus, je suis las, je refuse le combat, je suis confortablement installée dans mon trône autocratique, laissez-moi ! Laissez-moi en paix ! Dans ma solitude bon sang de bois ! Je suis petit, c’est pour la vie.

Ce matin donc, j’avais eu l’outrecuidance de m’affairer sur une lettre sérieusement glissée dans une enveloppe qui m’eut positivement étonnée en cette heure matinale qui m’était jusqu’ici agréable. Horreur et répulsion, je tombais sur un message saccagé d’une écriture négligée qui m’inspirait le plus profond dégoût : c’était Gisèle ! Gisèle Riboulet ! L’infemme Gisèle Riboulet ! Je manquais défaillir à la lecture de son discours ; c’était une menace de mort ! « Monsieur, sachez que je trouve votre politique d’extermination misérable d’indignité, sans parler de vos minables camps qui ne sont même pas pourvus du moindre téléphone (et je sais de quoi je parle, je n’ai toujours pas de nouvelles de ma famille qui s’y trouve depuis deux semaines).  Sachez que vous ne m’inspirez guère confiance et puis, ne comptez par sur moi pour vous faire de la pub, d’ailleurs, je vous pisse à la raie !  

PS : Je ne vous salue pas. G.R » On m’a souvent conseillé de rester insensible à la critique, mais là, s’en est trop, déconfit, tourmenté, blessé au plus profond de mon âme je suis, des larmes angoissées coulent et découlent sur mon visage emprunt des nébulosités de la désolation. Mais je dois me reprendre, cette femme infecte a tort ! Et puis si elle n’aime pas ce que je fais, elle a qu’à se barrer de là, et pas me pomper le jonc toute la journée avec ses lettres de piètres qualités !

            A présent il suffit, je vais vite aller me coucher, et oublier à tout ça. Demain je m’occuperais de cette guerre et je remettrais un peu d’ordre dans tout ça. Non mais, on va quand même pas se faire marcher sur les pieds, hein ?! Et puis de toute façon, Dieu reconnaîtra les siens, hein ? Faut pas s’en faire. Non, aller, faut pas pleurer pour ces conneries. Et puis comme dit le proverbe : « Une de perdue, dix de retrouvées ! » 

¹ Ce n’est évidemment pas son vrai prénom

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