Journal de la Joconde
Cette journée était terriblement longue dans le sens où elle me paraissait encore plus banale que les autres. Plus que toutes les autres journées que j’avais passée ici, celle-ci avait été encore plus comme toutes les autres, et cela fait que je me suis indubitablement fait chier. Ainsi donc, je suis resté clouée ici toute la journée, comme toujours au bout du couloir, en face des Noces de Cana. Et je les aie regardés dans les yeux, les uns après les autres, qui défilaient : un flot humain perpétuel, et qui, s’il me présente des visages, des expressions, des regards à chaque fois différents, devient à la longue, profondément ennuyeux. Ces visiteurs qui viennent du bout du monde pour me voir sont bien sympathiques, et ils ont le mérite de ne pas rester des heures à me contempler, mais enfin quand ça fait des siècles que vous vivez ça, ça devient barbant. Alors certes, je garde mon sourire habituel, c’est pas faux, mais il est prêt à s’éteindre, et je commence au fond de mon cœur à me raidir. Je suis fatigué, il me faudrait des vacances. Et puis, je commence à avoir des crampes.
Cela dit, il faut savoir s’occuper, et par conséquent, j’use de mon charme divin, de mon regard mystérieux, et de mon sourire énigmatique pour faire peur à certains de mes contemplateurs, ou les faire pleurer. Aujourd’hui, y’en a un qui était prit de frissons en me voyant, mais il était de ceux qui serait resté là des heures, heureusement que ça n’a pas durer trop longtemps. Grâce a mes pouvoirs surnaturels, j’essaye de déceler chez ceux qui me regardent le passé, l’enfant qu’ils étaient avant de venir au Louvre pour me voir. Certains refusent, mais parfois je perce le mystère qui est en eux, et au moins je ne m’ennuie pas. Mais à vrai dire, l’enfance de ces gens de m’intéresse guère.
Et dire que c’est moi le symbole de cette civilisation ! Moi, la petite femme de 19 ans qui sourit bêtement devant un paysage énigmatique ! Dire que des milliards de gens viennent me voir ! Et moi, j’ai l’audace de ne trouver qu’une chose à faire : me plaindre ! D’un autre côté, avec tous les ragots qu’on dit sur moi, je ne vois pas comment je pourrais être heureuse ! Et puis toutes les semaines, là, de mes faire passer aux scanner par des scientifiques japonais qui veulent tout savoir de moi, je commence à en avoir assez ! Ben oui, et alors ! Quand on m’a peinte j’étais heureuse et enceinte ! Et ben qu’est-ce que ça peut bien leur faire ! Je suis juste un portrait de femme, rien de plus ! Ah, qu’est-ce que j’étais bien quand Léonard me tenait soigneusement de son sac autour de Fontainebleau. Maintenant, j’ai presque l’impression d’être une bête curieuse ! J’en parlai d’ailleurs récemment à l’homme de Vitruve, et il me disait qu’il était très gêné d’être exhibé nu partout dans le monde ! Voilà d’ailleurs l’une des raison de mon sourire : moi au moins, j’ai la chance de sauver ma pudeur….j’ai l’éternité pour y réfléchir !