Le Témoin Cul-de-jatte
Le chausse-pied de Bernard Clavette le dit lui même « je suis au chômage technique ! » et pour cause, son propriétaire, Bernard Clavette est cul-de-jatte, et comme le dit si bien son chausse-pied « être le chausse-pied d’un cul-de-jatte, c’est être au chômage technique ! » Parce qu‘il faut bien survivre, le chausse-pied de Bernard Clavette est obligé de travailler au noir, car comme il le dit lui-même « il faut bien survivre ! » Ainsi, tous les jours le chausse-pied de Bernard clavette se rend chez les voisins de son cul-de-jatte de propriétaire. Le problème, c’est qu’en général, les voisins de Bernard Clavette ont aussi des chausse-pieds, et une compétition féroce s’engage donc entre le chausse-pied du voisin de Bernard Clavette, et le chausse-pied de Bernard Clavette lui-même. Mais à chaque fois, par un concours de circonstances mystérieux, le chausse-pied de Bernard Clavette est choisi par les voisins de ce dernier pour se chausser, ce qui fait enrager les chausse-pieds des voisins de ce même dernier, et qui n’est autre que Bernard Clavette. Les chausse-pieds du quartier ont donc décider de se liguer en une coalition contre le chausse-pied de Bernard Clavette.
Et c’est ainsi qu’à commencer la première guerre de chausse-pied de l’histoire du monde. Une guerre macabre, totale, qui a mobilisée par moins de six cents chausse-pied, et dont le sort s’est joué lors de la fameuse bataille du square d’Austerlitz : cinq-cent quatre vingt dix neuf chausse-pieds d’un côté, et un seul de l’autre : la « grande coalition des chausse-pied enragés » d’un côté (dirigée par le chausse-pied de madame Foutriquet), contre le pauvre chausse-pied de Bernard Clavette. Inutile de dire que la grande coalition à remportée la victoire, seulement, le chausse-pied de Bernard Clavette c’était particulièrement bien battu, et grâce à une stratégie singulièrement audacieuse, il avait réussi à tuer pas moins de la moitié de l’armée de la grande coalition ! Près de trois-cent chausse-pied sont morts, un chiffre qui restera dans les anales comme les plus grands massacres de chausse-pieds de tous les temps : ils étaient là, les trois cents cadavres, tordus, rouillés, des tôles froissées, des ferrailles estropiées dans ce square rebaptisé aujourd’hui en souvenir de cette bataille historique, le square des chausse-pieds.
Mais Bernard Clavette était là, le jour de cette bataille, il a vu la grande coalition se ruer vers son pauvre et démuni chausse-pied, il a vu son chausse-pied en terrasser trois-cents autres, mais il a aussi vu, en hurlant de peine et de colère, son propre et dévoué chausse-pied se faire tuer, écrasé par une armée qui l’avait pris en état de siège. Il aurait bien voulu aller porter secours à son chausse-pied, mais c’était impossible : il était cul-de-jatte ! Alors il est resté là, en pleurant à la mémoire de son si beau chausse-pied, priant pour le salut de son âme. Plus tard, il le fit enterrer au cimetière du Père La chaise où fut jouer à sa mémoire le Requiem des Morts de Mozart, et auquel sont venu les plus grands chefs d’Etat de la planète. Mais ces funérailles en grandes pompes n’ont pas apaiser la colère qui brûlait dans le cœur de Bernard Clavette et aujourd’hui, il rigole bien quand il voit ses trois-cents voisins privées de leurs chausse-pieds, et qui en sont réduits à marcher avec des chaussures d’eau !