La lente et grondante progression blanche des plongeons éponymes
Roger Pinf est mélangeur de carte, c’est son métier, son job, comme disent ces jeunes analphabètes qui s’efforcent d’écorcher le langage à mort afin d’en faire un bon hachis Parmentier ; si si, du hachis Parmentier pour manger après, avec des lardons. Malgré ces détails sulfureux, Roger Pinf, est comme qui dirait, bien content de son boulot. « Ah pour être content, ch’uis content hein ! » s’exclame-t-il lorsqu’on lui demande.
Mélangeur de carte n’est pas un métier de bas étage, oh non, oh ça non, mélangeur de carte, c’est un métier noble et bien payé en plus, hé ! D’ailleurs, Roger est dans le milieu depuis bientôt trente ans, alors tu parles si il connaît son boulot, hé, et s’il est bien payé. Lorsqu’on lui demande qu’est que c’est que ce métier, il répond : « Oh ben c’est pas compliqué, tu prends un paquet de carte normal quoi, et pis alors, c’est là le truc, tu mélanges, c’est le truc là, tu mélanges là, comme ça, tu mélanges. » A première vue, tout ça parait abject et méprisable « Ouais bien sûr, c’est toujours comme ça quoi, à première vue, tout ça parait abject et méprisable, mais après, on s’habitues vite quoi. »
Généralement, Roger Pinf travaille le soir à partir de 21 heures, souvent, mais parfois, c’est 21 heures 30. « Ouais mais ça c’est qu’un détail quoi, et puis moi j’m’en fous quoi. » Un jour, Roger était en retard, au lieu de 21 heures, il est venu à 21 heures 15, alors il était en retard quoi, mais c’est parce que son réveil à pas sonné alors c’est normal quoi. « Ouais mais ça c’est pas grave, j’veux dire, c’est rien ça, j’veux dire, ça arrive des fois. »
Par contre, Roger avait un problème en ce moment, sa femme venait de le quitter. Alors lui, il était en pleine dépression, parce qu’il aimait, lui. « Moi j’l’aimais, moi la Judith, moi j’voulais pas qu’elle s’en aille, moi. » Mais hélas, lorsqu’il rentra du boulot, à 19 heures 10, eh ben elle était plus là.
Depuis ce jour, Roger ne va plus travailler, il est trop dépité. Mais par contre, depuis qu’il va plus travailler, ça jase dans les chaumières, oh oui ça jase, mais que voulez-vous, les gens ne veulent pas l’savoir ça. Mais mélangeur de cartes c’est un bon métier pourtant, ça rapporte bien en plus. « Ouais mais ça j’l’ai déjà dit, j’l’ai dit ça. »
Dernièrement, Roger a décidé de se suicider. « Ouais je vais me suicider parce que ma femme m’a quitté, alors hein, moi j’en ai marre de déprimer, et pis en plus, ça, j’l’ai déjà dit ça, hein. » Avant, à 21 heures, il alla travailler, quand même, juste pour dire a’rvoir en fait « Ouais non mais c’est juste pour dire a’rvoir, moi j’chuis poli, moi, t’façon, c’est juste pour dire a’rvoir, hein. » Hélas, lorsqu’il sortit de chez lui, il se fit écraser par une voiture qui passait par là. « Ah ouais mais merde, j’chuis embêté moi, parce que moi j’voulais me suicider justement, j’voulais me suicider parce que ma femme m’a quitté et pis je déprime après, alors voilà quoi, et pis surtout, j’voulais dire a’rvoir, parce que j’chuis poli, moi hein. » Une ambulance arriva et on l’embarqua dans un brancard vers l’hôpital la plus proche. A cet instant, Roger compris qu’il n’avait plus les cartes en main.