Ciel, ma mort !
Existe-t-il pire abomination que de mourir vieux ? Mourir jeune, dans la fleure de l'âge, tel un aigle que l'on stoppe en plein vol, ça c'est beau ! Mais crever centenaire d'un ulcère au fond du lit, c'est nettement moins glorieux. C'est d'ailleurs exactement ce que se dit Ernest Cabot, un noble et non moins sympathique commerçant, qui à pour métier de vendre le plus possible de pantoufle, afin que sa petite boutique Le Pantouflard, puisse survive aux défis financiers qui l'attende, et que lui-même et sa famille puisse végéter dignement.
Ainsi donc, Ernest Cabot veut mourir jeune, au paroxysme de sa forme, au sommet de sa puissance, au maximum de sa santé. Et pour cela, incontestablement, il doit mourir vite, et pour ainsi dire, incessamment sous peu. Car en effet, il se trouve en ce moment même dans le plus bel âge. Et si accomplir son projet lui tient à cœur, il lui faut mourir dans la seconde qui suit la lecture de ces simples mots, mirifiques au demeurant. Or s'il est une chose que dont ne décide pas le moment, c'est bien sa mort (seulement si l'on veut qu'elle vienne d'elle-même, sans la forcer d'aucune façon).
Ernest Cabot se pose donc la question aussi obsédante que suivante : comment mourir naturellement lorsqu'on le désire ? Parce que s’il est une chose qu’Ernest Cabot ne veut pas, c’est se suicider, ou de mourir par la fait de quelqu’un d’autre que le mort elle-même ! Il veut du plus profond de son âme que ce soit la Grande Faucheuse qui l’anéantisse d’elle-même ! Mais comment ? En effet, si vous ne voulez pas vous jeter sous les roues d’un train, placer votre tête dans le cercle mortel formé par une corde, ou vous faire exploser la cervelle par un pistolet, vous êtes bien mal partie pour mourir : la Mort, est pour ainsi dire comme un plombier, il ne suffit pas de la désirer et de l’appeler pour qu’elle vienne dans l’instant qui suit. La Mort, elle sait se faire attendre quand on a besoin d’elle, comme le plombier, vous dis-je !
Mais notre ami Ernest Cabot ne se laisse pas décourager par le fait que c’est la mort qui décide, et qu’elle viendra le faucher quand ça lui chantera et que cela arrivera sûrement dans quelques décennies. Procédurier dans l’âme et jusqu’au bout des ongles, il écrit une lettre à la Mort dont voici la teneur : « Chère madame la grande Faucheuse, je voudrai mourir dans le fleure de l’âge, or, j’y suis et (…) il faudrait donc que vous veniez le plus vite possible pour me faucher, et je dis ça avec tout le respect que j’ai pour vous chère madame la grande Faucheuse »
Un message d’une maladresse qui n’avait d’égale que l’effarante incongruité de son contenu : la Mort, en lisant cette lettre, s’esclaffa bruyamment, car c’était la première fois qu’elle lisait les mots d’un individu qui voulait mourir, et qui n’accomplissait pas par lui-même le triste besogne ! De même, c’était la première fois qu’elle recevait un courrier recommandé, et cela l’a fit beaucoup rire. Bien élevée, la mort répondit par un lettre qui n’illustrait pas réellement sa remarquable éducation : « …et pourquoi pas un doigt dans le cul !? »
Ernest Cabot, fort peu satisfait de cette réponse, décida donc que la vie ne valait pas la peine d’être vécue : désespéré, il mourra de malheur, dans une profonde dépression quelques semaines plus tard.