Peau l'air

Publié le par Lukaleo

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     Quand on a trente ans, et que devant les hommes et devant l'histoire, on décide au moins une fois dans sa vie de sortir totalement à poil dans la rue, il faut avoir du courage. Et ce courage là, Frédéric Chopine l'a. En effet, il le sait, un jour ou l'autre, devant les hommes et devant l'histoire, il sortira dans la rue, à poil. Mais pour un individu d'habitude très pudique, c'est une tâche qui demande un minimum de préparation : il n'est pas question qu'il sorte, comme ça, devant les hommes et devant l'histoire, la carrosserie à l'air, dans la rue. Certes, un jour ou l'autre, il le fera, mais pas avant que ce soir mûrement réfléchi tout de même. Parce qu'en fin de compte, dévoiler son intimité aux yeux du monde, exhiber les parties les plus profondes de sa puple pour que les regards débauchés des hommes et de l'histoire y pénètre vicieusement, c'est coton.

     Mais ce genre de détails insignifiants ne font pas peur à Frédéric Chopine ! Après tout, on est tous fait pareil ! Et singulièrement, on est plus atypique lorsqu'on s'exhibe devant les hommes et devant l'histoire tel que Dame Nature nous a créée qu'accoutré de frusques inconfortables, qui étaient risibles il y a des dix ans, et qui le seront bientôt. Non, le décision de Frédéric Chopine est prise, tel Dracula sortant de son château pour Londres, notre ami s'en ira de chez lui, et devant les hommes et devant l' histoire, achètera son pain quotidien dans la tenue d'Adam.

    Et justement, aujourd'hui, Frédéric Chopine le sent bien : c'est le jour, c'est le moment, il ne faut pas manquer. Il se déshabille, et se retrouve alors en slip. Se regardant ainsi dans la glace, il pense avec énervement que le prix du pain quotidien à encore augmenté. Enlevant son caleçon, il songe aux 73 centimes qu'il va devoir débourser pour profiter de son pain quotidien. Dès lors, il est nu. Arborant son corps beau, poilu, fort, bronzé, il jubile. Usant de ses pieds nus, il sort de son appartement, mais ne pouvant mettre dans sa poche, ni ses clefs, ni même les pièces sonnantes et trébuchantes qui lui serviront à acheter son pain, il enrage de sa folle décision.

    Mais pense-t-il alors, cela n'est qu'un détail insignifiant qui n'arrêtera pas Frédéric Chopine : sortant dans la rue, il marche devant les hommes et devant l'histoire, exhibant avec fierté ses nobles attributs, torse bombé, épaules relevés, et sourire bien grand. Faisant mine d'être totalement naturel, il fait comme si de rien n'était. Serrant les fesses, il pénètre dans la boulangerie, achète son pain quotidien, rentre chez lui, va dans sa chambre et se met à pleurer : personne en l'avait remarqué, il est insignifiant, transparent, au point que personne ne soupçonne même on existence ou ne le remarque même dans la rue devant les hommes et devant l'histoire, et cela même s'il s'y ballade le cul à l'air. Ah quel malheur !

     Mais il ne désespère pas : un de ces jours, il sortira dans la rue acheter son pain, devant les hommes et devant l'histoire avec un tank de l'armée soviétique lors de la conquête de l'Afhganistan.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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