L'aire du frondeur joufflu
Giuseppe Bourriche et Monika Bourriche sont marié depuis longtemps. L’un est chômeur l’autre pas, l’un est fumeur l’autre pas, l’un est buveur l’autre pas. En juillet, ils partent en vacances dans le sud de la France. Giuseppe conduit, Monika le regarde faire. Derrière, un passager, qu’ils vont abandonner au 300ème kilomètre de leur escapade. Ils ont en longuement parlé, l’une veut le faire, l’autre pas. L’un a cédé, l’autre pas. Ils sont bien partis, ils sont bien roulés, non, il roulent bien, les deux attendent le 300ème kilomètre, mais pas avec les mêmes émotions.
Au fur et à mesure que les paysages, les panneaux les bornes, les péages, les radars passaient devant les yeux du conducteur Giuseppe Bourriche, celui-ci sentait monter en lui une douleur, un attristement qu’il ne maîtrisait pas. Monika Bourriche, en regardant le visage attristé de son mari et en entendant qu’il ne cessait de se racler la gorge, comprit qu’il souffrait : les 300 kilomètres approchaient à grands pas. Elle voyait aussi que la voiture ralentissait. Que le pied de Giuseppe tremblait ainsi que ses mains. Ses yeux rougissaient. Discrètement, il regardait sans cesse dans le rétroviseur le passager assis innocemment sur la banquette arrière, et qui ne se doutait de rien. Monika attendait avec impatience ces fameux 300 kilomètres car l’abandon qui allait s’y accomplir était pour elle un soulagement. Mais pour Giuseppe, c’était un déchirement.
Comme on était sur une autoroute et que Giuseppe ne faisait plus que du soixante à l’heure, Monika lui dit sèchement : « Accélère ! Et saches que tu ne perds rien pour attendre ! » Soupirant, il accéléra mollement, comprenant avec résignation qu’il ne pouvait plus rien faire, que de toutes façons, il le fallait, que ce soit dans l’intérêt de sa femme, comme du sien, ou même dans celui de son couple. « On approche ! » disait froidement Monika, comme si Giuseppe ne l’avait pas remarqué. Il ne pensait plus qu’à ça, et voyant le regard interrogatif et candide de son passager de derrière, il souffrait, voulait s’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence et pleurer, comme une gonzesse, certes, mais quand même.
Et là, le terrible panneau annonciateur de séparation pour l’un et de libération pour l’une, se présenta devant les usager de la route et ce fut comme un poignard dans le dos de Giuseppe. Par contre, joie et exultation se lisait sur le visage vieillissant d’une épouse qui mettait au défi son mari d’abonner sur l’autoroute cette bête hideuse de l’arrière, qui pourrissait leurs amour. Comme indiquer, Giuseppe sortit de l’autoroute et rentra dans l’aire de repos. Il se gara. Aussitôt, Monika sortit, avec une fierté et un orgueil qui enrageait son mari, qui triste et le dos courbé, fit sortir l’animal, joyeux à l’idée de vivre un moment de plaisirs avec ses propriétaires mais avec un latent sentiment de crainte, que l’on lisait dans son regard, et qui, à la fois radieux et inquiet, était précisément celui d’un chien battu plein d’amour et de fidélité envers son maître.
Le couple amena l’animal jusqu’à la bordure isolée d’une forêt avoisinante peu fréquentée. Ainsi éloigné du parking, de la station service et des toilettes, et à l’abri de tous le regards, Giuseppe, à contrecoeur, sous l’attention vigilante de son épouse, attacha la bête à un arbre, en tentant de ne pas croisé le regard bouleversant de celle-ci. Il retenait ses larmes tandis que commençait à gémir l’animal, qui se doutait que quelque chose ne tournait pas rond. Monika, après avoir vérifié que la laisse était solidement attachée, pris son mari par le bras et l’éloigna. Derrière, le pauvre animal, tirait sur la corde, gémissait plus fort, appelait ses maître, puis, comprenant l’abandon, hurla son indicible détresse et la peur qui l’envahissait.
De retour, dans la voiture, on entendait encore les cris de la bête immonde, et Monika dit à Giuseppe « c’était ça ou un cancer du poumon d’ici peu de tant ! ». Giuseppe dit qu’il s’avait. Elle lui demanda s’il avait bien ses patchs contre la nicotine, il lui réponds que « oui », elle l’embrasse, le félicite, lui dit que l’année prochaine, ce sera au tour de la bouteille, et, lui, il se dit qu’arrêter la cigarette, c’est vraiment pas chose facile !