Processions athées à l'injure blanche
Jean-Bernard Fifrelou n’était pas seulement un grand amateur de frites, cet humble employer de la ville était surtout un grand fan de Hubert Dick, le célèbre réalisateur américain, bien connu dans l’immensité du monde et dans le vaste milieu du septième art. Mais Jean-Bernard Fifrelou était un fan un peu spécial. Car en effet, son exaltation en l’homme susnommé, dépassait, ô combien, le stade du simple fanatisme qui nimbe aujourd’hui encore les pisseuses hystériques n’ingérant que la musique abâtardie et les paroles analphabètes de ces groupes parasitaires et visqueux d’indignité, à la servilité sans faille qu’on leur impose pitoyablement sous le joug d’un musellement par elles-mêmes adopté. En réalité, le fanatisme de Jean-Bernard Fifrelou avait quelque chose de digne et de plus humain, voir même divin. Le culte que vouait l’homme au cinéaste de génie s’exprimait par de mystiques cérémoniaux ecclésiastiques où de perpétuelles prières et oraisons venaient vénérées le grand, l’immense, le colossal, le turgescent, le dieu, Dick.
Mais Jean-Bernard Fifrelou ne s’arrêtait pas là, pas du genre. Car vous l’aurez compris, Jean-Bernard Fifrelou collectionnait tout du pauvre homme qui ignorait tout de ces folles pratiques d’admirateurs soumis à une telle et démesurée extravagance au demeurant insoupçonnable. C’est dans ces conditions que le médiocre employer de la ville avait vingt-six autographes de Hubert Dick, quatre bouts d’une chemise à carreau qui lui appartenait, mais depuis longtemps plus, et trois poils de cul qui resplendissent dans un cube translucide sur un meuble luxuriant de splendeur au beau milieu du séjour de Jean-Bernard Fifrelou interdit à quiconque, y compris à lui. Dernier détail point négligeable : l’enthousiaste fanatique collectionnait indubitablement toutes les versions, tous les supports des films de ce cher Hubert Dick quel que soit la provenance. Hélas, dans son malheur de collectionneur sachant collectionner sans son chien, avide de tout posséder et de ne rien ne point détenir, Jean-Bernard Fifrelou était bien mal loti, et il le savait. Effectivement, mais ne le répétez pas, sur les trente deux films de Hubert Dick, il lui en manquait trois que l’injure du temps avait tragiquement enterrée dans ses douves abyssales. Mais Jean-Bernard Fifrelou ne perdait pas espoir et vivait de lui.
Aussi, après trente cinq années de fidélité et de dévouement à la star hollywoodienne, l’entrain de Fifrelou n’avait pas perdu de sa verve. Et c’est tout naturellement, en tant qu’inconditionnel du réalisateur, qu’un matin, Jean-Bernard Fifrelou décidait de tuer Hubert Dick. Sachant comment l’aborder, et connaissant mieux que n’importe qui sa poche, et pour ainsi dire, les coulisses et autres subterfuges du festival de Cannes qui allait, dans moins de deux semaines voir sur ses marches, monter le fameux réalisateur, que l’employer de la ville se préparait, pistolet chargé à la main, à accueillir la célébrité comme il l’avait prévu, tout s’annonçait au mieux.
« Le voilà ! » se répétait Jean-Bernard Fifrelou dans sa concavité encéphalique où résonnaient en filigrane les battements immarcescibles de sons sang à ses tempes. N’étant plus qu’à deux mètres, peut-être trois pour les plus impairs d’entre vous, de la star affublée pour l’occasion de noires lunettes, Jean-Bernard Fifrelou sortit de sa poche l’arme qu’il laissait s’exprimer dans une danse improvisée expulsant des temps et contretemps qui mettaient fin à la vie de paillettes du réalisateur hors normes.
Vingt ans de prison à perpétuité ! C’est ce que fit Jean-Bernard Fifrelou qui se montrait d’ailleurs exemplaire de politesse et de bonne tenue au terme de cette période à laquelle il avait bien évidemment songé auparavant. Mais lorsque il sortit de l’excavation ou il était enfermé, ce fut avec une certaine appréhension quelque peu surprenante. Une appréhension qui le conduisit d’ailleurs jusqu’à la Fnouc de sa ville dont il redécouvrait l'épouvante. S’arrêtant au rayon DVD de la surface « culturelle », il esquissait un sourire de soulagement, un ouf d’apaisement. Il saisit d’une main tremblante de frénésie un coffret : l’intégrale des films de Hubert Dick ! « Enfin, je les ai ! Tous ! » laissait-il choir de son œsophage frétillant. Mettant fin aux jours du regretté réalisateur, Jean-Bernard Fifrelou savait bien qu’une réédition de tous ses chef-d’œuvres allaient revoir le jour ; c’était quand même la moindre des choses !