Le pragmatisme des vents du nord

La petite gueuse s’avançait dans une étroite ruelle peu profonde. Dans l’ombre que, de part et d’autre, d’imposant murs prescrivaient, un homme supportant tant bien que mal les injures du temps, demeurait figé derrière une feuille de chou point discernable. Muni d’un chapeau haute forme au beau milieu du XXIème siècle, l’homme ne semblait que très peu se soucier des lettres inscrites sur son canard laquais. Afin de s’en assurer, la petite gueuse s’en vint dont le voir. « Sais-tu qui suis-je ? » interrogea curieusement une voix éreintée qui semblait sortir des profondeurs de la Terre. Dans l’instant qui suivit, la voix velléitaire qui paraissait à peine savoir parler, réitérait son baroque questionnement ; ce à quoi la petite gueuse s’empressa de répondre, « Qui êtes-vous ? » Murmurant sa réponse de sa voix toujours autant peu mélodieuse, l’homme dissimulé fit la lumière sur sa personne. « Papa ! » hurlait la petite qui s’en esbaudit frénétiquement. « Et oui, c’est bien moi… » renchérit-il avant de se taire promptement, à l’entente de pas approchants. Une abominable vieille, surmontée d’une horrible coiffure rouge vermeille et armée d’un sabre oriental se trouvait subitement éclairée par un lampadaire qui traînait dans le coin. « Dégage la vieille ! » lançait trivialement l’homme, à la gueule lacérée de la vieille abasourdie par ce raffut impromptu. « Tu vois cette pauvre impotente, et bien c’est toi. » susurrait diaboliquement le père à l’oreille assourdie de sa fille non sans esquisser un sourire narquois pour le moins symptomatique.
Fuyant ces aliénées paroles, la petite gueuse allait frapper à la porte d’un vieil ami à qui elle vouait un culte sans borne. Accueillant en toute circonstance, l’individu à la quarantaine bien portante manifestait gaiement la joie qui l’habitait de revoir sa petite gueuse, comme il l’appelait jadis. Encore essoufflée, elle n’en demeura pas moins, à la vue subjuguée par la vision d'épouvante qui s’offrait à elle. « La vieille ! Encore elle !" s’exclamait-elle avec effroi. « C’est ma mère ! » renchérit son fidèle quarantenaire. Confrontée à son incompréhension, la jeune fille déguerpit aussitôt et s’immergea dans les rues assombries de la ville endormie. Observant la fuite avec sang froid, le vieil ami, d’un ton flegmatique vint affubler l’ultime parole qu’il prononça : « Petite gueuse, te voilà à présent morte. »
Au même moment, la petite gueuse, toujours alerte, haletante, accablé par sa folle course, trouvait un banc égaré sur lequel elle s’étala. Une ombre espiègle s’approchait de la petite gueuse sur une pointe des pieds contenue. Celle-ci s’installa sur la partie droite du banc laissée libre. Sortant de ses sombres cauchemars, la petite gueuse eut un sursaut de surprise et retrouvait son calme à la vue rassurante d’un simple vieux qui n’avait pas souhaité la réveiller. « Excusez-moi. » assurait-il avec componction. « Ce n’est rien. » répondait-elle machinalement songeant à sa condition délétère. « Vous semblez tourmenté. » constatait le vieux avec émotion. « Non, rien de cela,… » elle ne finit sa phrase lorsque, de retour, l’ignoble vieille rappliqua. Ne prenant pas le temps d’en perdre, elle reprit sa course effrénée qui ne trouvait, pour ainsi dire, point d’épilogue.
« Mais que me veut cette vieille, satanée raison ! » se répétait-elle dans sa concavité encéphalique bien éprouvée. Au détour d’une rue, une soudaine collision violente vint assouvir ses souffrances. Décapitée par un sabre venant de nulle part, la petite gueuse se mourrait abominablement. De l'opacité sortit l’odieuse vieille qui, sabre humecté d’un sang suave à la main, ne paraissait pas peu fière : « Je n’aime pas effrayer les gens ! »