La Chape de Plomb

Publié le par Lukaleo

tristesse-masculine-web.jpg     Joseph Rogue est triste. Ce n’est pas qu’il eu avant l’impression de ne pas l’être, mais il le sent bien au fond de lui-même, ce qu’il ressent dans le haut de son ventre, ce n’est pas de la joie, ce n’est pas du bonheur. Et quand on lui demande s’il est malheureux, il répond le plus simplement du monde qu’en est vérité, il n’est pas heureux. Quand on lui demande pourquoi, il réponds qu’il ne sait pas. La seule chose qu’il sait, c’est qu’il a autour du cœur une chape de plomb qui lui pèse sur l’esprit, une inquiétude latente qui le gêne terriblement et qui, en la maintenant ténébreuse et clôturée, empêche à son âme le plus petit des enthousiasme réjoui, la plus dérisoire des verves allègres, la plus infime des extases enjoués, la plus insignifiante des grâce illuminées.

     Joseph Rogue est triste. Le bonheur il ne connaît pas. Et pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé de vivre cette étrange sensation de légèreté que les « gens heureux » ressentent, et qui se répercute sur leur voix, leur visage, leurs yeux. Qu’ils sont beaux et fringants ces hommes et ces femmes qui ne subissent pas la lourde pesanteur de ce malheur sans pitié, qui sans raison s’en vas chez certain, et reste chez d’autre, là, dans le haut du ventre, autour du cœur. Joseph Rogue aimerait profondément que ce pesant couvercle qu’il a à l’intérieur de lui-même disparaisse, que cette chape de plomb laisse place à la satisfaite fraîcheur d’un air étincelant et revigorant, et qu’il puisse s’envoler dans les cieux d’un bonheur exaltant, ainsi débarrasser de cette sombre ancre volumineuse et accablante.

     Joseph Rogue est triste. Car pour l’heure, il le sait, ce n’est pas par lui que viendra la disparition de cette lourdeur qu’il a dans le haut du ventre, autour du cœur. Et c’est découvrant une brochure publicitaire dans la rue que la délivrance lui vint enfin : le pigiste opuscule disait réclamant qu’un médecin mexicain exilé, enlevait en échange d’une certaine somme d’argent, la chape de plomb qui pèse en haut du ventre, vers le cœur, et qui se trouve être précisément la malheur.

     Joseph Rogue est triste. Certes, mais plus pour longtemps, du moins si on en croyait l’annonce qu’il venait de lire. Se rendant donc en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire chez ce médecin fort intéressent dont l’entendement était fort grand, Joseph Rogue expliqua son cas : « ben voilà, j’ai dans le haut du ventre et autour du cœur, comme qui dirait une sorte de chape de plomb qui me pèse vachement, et qui me rend malheureux ! » Le médecin mexicain ne fut pas surpris, et comprit bien vite, non seulement le problème de son client, mais aussi et surtout la solution qu’il fallait y apporter : « eh bien mon ami, cette chape de plomb comme vous dites, on va vous l’enlever ! » Quelques temps plus tard en effet, eu lieu une opération : on le mit sous anesthésie générale, puis le médecin mexicain et son équipe retirèrent la fameuse chape de plomb de leur client. Ce fut une opération délicate, on était en haut du ventre et près du coeur, et la chape de plomb en question s’avéra plus grosse que prévue : « en trente ans de métier, c’est la première fois que j’en vois une aussi grosse ! » reconnu d’ailleurs le médecin mexicain. Cependant, elle se passa bien.

     Joseph n’est plus triste. C’est vrai, maintenant : plus de chape de plomb en haut du ventre et vers le cœur. Il se sent plus léger, libre et leste, son visage est plus épanoui, sa voix plus douce, ses yeux son radieux, et reflètent une âme libérée et tout simplement heureuse. Pour ne plus que des cas comme ceux de Joseph Rogue ne se reproduisent et ne persistent trop longtemps, le gouvernement, en collaboration avec le médecin mexicain, à mit en place une grande campagne de prévention, contre la chape de plomb, avec le slogan maintenant entré dans les meurs : La chape de plomb, c’est une con !    

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Publié dans Nouvelles enivrées

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