De l'amour en barre
Achille Bigue aime à n’en savoir que dire. C’est bien simple, il aime tout le monde : sa femme, ses enfants, ses collègues, son pays, son dieu et tout ce qu’un individu normal est sensé aimer. Le problème d’Achille Bigue, c’est qu’il aime aussi les femmes des autres, les enfants des autres, les collègues qui ne sont pas les siens, il affectionne aussi les pays dont il n’est pas un citoyen, il adore les dieu des autres. Or, peut-on aimer plusieurs femmes, plusieurs enfants, plusieurs pays, plusieurs dieux ? Beaucoup des ses amis le lui disent souvent : « tu ne peux pas être amoureux de toutes les femmes », tandis que d’autres lui rappellent qu’il « ne peux pas être passionnément attendri par tous les enfants » alors que de tierces lui disent qu’il « ne faut pas être prêt à tomber au Champs d’Honneur pour plusieurs Nations ! », de même que certains préfèrent l’apostropher sur le fait que l’on « aime pas tout les dieux de la terre ! »
Mais que voulez-vous qu’il y fasse ! Achille Bigue aime et c’est tout ! L’amour, c’est toute sa vie, et il ne voit pourquoi il arrêterait d’aimer certaine chose ! Du moins, c’est ce qu’il disait avant d’aller voir son psychologue. Car en effet, sa femme, Louise, inquiétée par l’admiration béate qu’Achille Bigue portait à toute les choses de la terre, elle décida qu’il lui fallait raconter couché son enfance à un vieillard impotent qui ferait des « hum » d’approbation sous la crasseuse bénédiction d’un portrait du génial autrichien bien connu, qui ne jouait pas en virtuose du piano et du violon comme l’autre, mais qui par contre fut le premier à explorer les tréfonds de l’âme humaine, ce qui n’est pas mal non plus.
C’est ainsi que ce psychologue remit Achille Bigue sur le droit chemin, lui enlevant un peu de l’amour qu’il portait excessivement à tout ce qu’il pouvait humainement connaître : « L’amour chez vous, Achille Bigue, est une addiction, et permettez-moi de vous dire que c’est grave ! » lui expliqua-t-il lors de leur premières séance. « Mais ne vous inquiétez pas, bientôt, tout votre amour outrancier et exubérant ne sera plus qu’un mauvais souvenir ! »
Comprenant par ces sages paroles qu’il n’était qu’une sorte de criminel, il alla à l’Eglise, où il se confessa au curé, le Père Fion. « Mon père, j’ai pêché ! » lui dit-il. Alors, il lui expliqua qu’il aimait trop, ceux à quoi le curé répondit avec miséricorde que Dieu était amour, et que l’on n’aimait jamais trop « en ce bas monde de blasphémateurs et d’impies ! » Mais au fil de la discussion, l’homme d’Eglise comprit que son ouaille aimait aussi les chefs de la concurrence : Allah, Yahvé, et tout les autres ! Fou de rage, il songeât quelques seconde à un exorcisme, mais il jeta dehors cet odieux irréligieux profanateurs qui de par sa présence souillait l’Eglise Catholique : « Retournez chez les animistes, sicaire agnostique ! » hurla l’aumônier, haineux.
S’en retournant chez son psy avec un amour intacte pour Jésus et ceux qui le représentait ici bas, tout comme pour tous les prophètes de l’histoire et tous leur représentants, il commençait sa deuxième séance psychique. « Votre problème, c’est que vous ne savez pas choisir ! Or, il faut choisir, mon pauvre ami ! En aimant ainsi touts les êtres, tous les pays et toutes les divinités, vous ne choisissez pas ! Gardez votre amour pour certaine chose, mais efforcez-vous d’en détestez d’autres ! L’homme moderne n’aime certaine chose que par ce qu’il ne les déteste pas ; ou plutôt, ce qu’il aime est à l’opposé de ce qu’il déteste ! Or vous, en aimant tout et n’importe quoi, vous n’aimez rien ! Pour aimer vraiment, il faut haïr ! »
Pour l’avoir ainsi sortit de sa rêverie amoureuse, Achille Bigue à fait son choix : il abhorrera les psychologues de tous poils, les Eglises de toutes croyances, et les femmes mariés dans leurs ensemble. Il en est déjà à se quarantième victime, et la société ne saurait que trop félicité certains de ses sujets d’avoir ainsi remis ce pauvre homme trop plein d’amour dans le droit chemin !