Octopus Vulgaris
En rentrant chez lui le soir, Jean Loup Douglas ne se doutait pas qu’il allait trouver sur son canapé souillé une pieuvre gluante. C’est vrai, on lui aurait dit le matin en allant au boulot « tu vas voir ce soir il va y avoir une pieuvre gluante sur ton canapé » qu’il ne l’aurait pas cru. Toujours est-il que s’il avait du mal à la croire, elle était bien là, devant lui : baignant dans son eau baveuse par elle-même sécrétée, allongeant ses longs tentacules pleins de ventouses glutineuses et salissant le canapé de son hôte imprévu. Ce dernier la regardant avec perplexité, il se demanda le plus naturellement du monde comment elle était arrivé là. Les gros calamars, c’était pas son truc, ni celui de sa famille, ni de certains de ses amis ou collègues, ni même de sa région, puisqu’il habitait en Auvergne, et qu’il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître, question pieuvre, les auvergnats sont tranquilles.
Ces questions restées sans réponses ne furent pas par lui élucidées, ce qui est d’ailleurs bien normale dans la mesure où elles sont sans réponses. Par contre il eut une violente vague de réponses sans question telles que « Bichon frisé », « Cinquième République » ou « Socialisation primaire », mais qui ne lui servait strictement à rien puisqu’il ne s’avait pas les questions qui leurs correspondaient. Or donc, ne sachant pas d’où venait cette pieuvre et estimant ne pas pouvoir le découvrir, il se demanda comment s’en débarrasser. Car on a beau dire, on a beau faire, mais une pieuvre sur un canapé, non seulement ça souille tout ce que ça touche, mais en plus ça ne tient pas bien compagnie.
Pire, c’est même peu sympathique : lorsque Jean Loup voulut s’approcher de sa poulpe, elle lui envoya un grand jet d’encre noir dans la figure ! Autant dire qu’elle ne se laissait pas faire, cette vieille morue ! Il tenta de la faire tomber du canapé avec ses mains, des gants, des pinces, un balai, ou en lui faisant peur, mais à chaque fois, elle répondait par des crachats au visage d’un encre infecte et à l’odeur fétide.
Il comprenait alors avec peur qu’il était devenu impossible de la faire déguerpir de son canapé, et que la déloger de sa nouvelle forteresse relèverait plus du miracle que de toutes actions humainement réalisables. Cependant, il était l’assaillant et elle n’était plus qu’une misérable ville assiégée : la mêlée tournait donc à son avantage. Attendant des heures et des heures avant le capitulation de cette maudite pieuvre, Jean Loup Douglas ne broncha pas d’un sourcil, persuadé que la faim allait achever son adversaire. Les deux camps s’observent mutuellement.
Tout à coup, Jean Loup Douglas s’en va se saisir d’une hache pour couper en deux cette infâme bestiole sur pilotis qui commençait franchement à les lui gonfler. Revenant cinq minutes plus tard avec la francisque dans les mains, il se mit en face de sa future victime, et tel un bourreau moyenâgeux, la souleva pour ensuite donner le coup fatal, se débarrassant ainsi de cet inopportun butor hydroponique. Mais avant qu’il n’eut la temps de faire le geste finale, l’ennemi se jeta sur le visage de Jean Loup, qui, entouré par les tentacules et noyé par la bave, ne sut quoi faire.
Aujourd’hui, le siège à repris entre les deux êtres, et Jean Loup n’attend plus qu’une chose le déluge : « quelle reparte d’où qu’elle vient, que diantre ! »