Seins phoniques
Ernest Cabot a beau dire le contraire, il se trouve dans une insupportable situation. Chef d’orchestre renommé dans le monde entier et spécialiste de l’instrumentation de la Truite de Schubert, il n’en est pas moins doté d’une infirmité pour le moins fort incommode. Car en effet, chaque fois qu’il se place devant son orchestre philharmonique, qu’il se saisit de sa fine baguette boiseuse, qu’il regarde dans les yeux ses musiciens tremblotent pour les rassurer en leur faisant comprendre que Franz les regardent, et que le dos tourné à la foule, il lève ses bras, en lançant dans les sonorités de l’opéra la divine musique symphonique, alors que des larmes d’émotion perlent sur ses joues et sur celles de son auditoire, il se produit à chaque fois la même infamie, la même abomination : son pantalon se détachent et tombe à ses pieds.
Sous un humiliant decrescendo musicale et sous les rires en rinforzando d’une foule narquoise devant son caleçon à fleur, il laisse retomber ses bras, baisse la tête en fermant les yeux, et prie au fond de lui-même les dieux du ciel et de la musique de le débarrasser à jamais de cette malédiction tenace et incompressible. A chaque fois qu’il orchestre, il faut que son pantalon tombe, quelque soit la ceinture, la bretelle, la cordelière ou la bandoulière qu’il pourra mettre. Qu’il enfile un trop grande ou un trop petite culotte, c’est à chaque fois la même histoire : tandis que monte la musique, que les violons s’accordent, que les percussions se préparent, que les cuivres attendent son commandement messianique, à l’instant fatal, il sent le tissu chinois de ses braies noires lui glisser le long des jambes comme du caporal.
« C’est intolérable » pense-t-il avec une douleur profonde nuancée d’une colère à la portée de tous. Ernest Cabot n’en peut plus, et il ne veut plus subir à chacune de ses représentations cette dégradation déshonorante, ce vieux gag éculé du chef d’orchestre qui perd son pantalon : c’en est trop ! Mais comment faire pour enrailler ce qui semble immuable ? Comment ne plus subir les rires de ces spectateurs sans respect, infects mortels trop terre à terre pour comprendre les confuse paroles que nous adressent ses vivants piliers, forêts de symbole aux regards familiers, que Baudelaire s’avait si bien décrire ?
« Hein, je vous le demande ! » vous crie un Ernest Cabot à bout de nerfs ! Non mais imaginez l’enfer. C’est que maintenant, notre pauvre homme n’est plus accepté dans un opéra, car il est difficile de travailler avec une telle réputation sur le dos, et par ailleurs, on ne joue pas du Franz Schubert, et encore moins sa fameuse Truite, avec le calbute à l’aire, que diable ! Non mais vous n’y pensez pas ! Autant dire que notre pauvre ami Ernest Cabot est fort désappointé : la musique c’est toute sa vie, il ne vit que pour en écouter, et en jouer.
Mais dans c’est condition c’est impossible. Il a bien pensé à tenir son pantalon avec les mains, mais dans ce cas, comment faire pour diriger les musiciens ? Il a bien imaginé de faire tenir son pantalon par des assistantes, mais il a peur d'en tuer une avec les grands gestes inconsidérés qu’il accomplit dangereusement pendant qu’il orchestre. Alors que faire ? Parce que le pire dans cette histoire, c’est que lorsqu’il va acheter son pain, où poster une lettre à la poste, son pantalon, il tient ! Ca n’arrive que sur ses lieux de travail, et ça, c’est typiquement le genre de petits détails insignifiants qui vous ferait décourager un homme, que ce soit ou pas un chef d’orchestre.
Un puis un jour, là comme ça, en allant se laver les dents le matin, il eut la solution, l’idée du siècle, l’illumination limpide, le résonnement algébrique le plus implacable qui soit : il allait fonder le premier orchestre symphonique naturiste du monde !
Aujourd’hui, Ernest Cabot est au Japon, où il exécute avec un succès triomphant la Truite de Schubert dans une tournée mondiale phénoménale qui dure depuis 2002, et qu’il réalise, lui et ses musiciens dans la tenue d’Adam, sous le titre fort poétique de la « Truite de Schubert et la moule de mémère ».