Pas de requiem pour la mort

Prosper Crandaret avait deux yeux marrons, un nez fin, une bouche aux lèvres pulpeuses, des dents alignées, des cheveux bruns un peu frisés sur les bords et nettement au milieu, deux larges épaules, un torse poilu, un ventre volumineux, deux jambes et deux pieds. A première vue, Prosper Crandaret semblait parfaitement normal. Pourtant, Prosper Crandaret, écrivain totalement méconnu, ne savait pas quelques chose ; il ne savait qu’il allait mourir. Une situation insupportable pour sa femme et ses enfants qui ne parvenaient pas, au paroxysme de l’effort, à lui faire assimiler la vérité, l’unique, la seule ; qui veut que chacune des vies qui nimbent notre monde se révèlent enrayées par la mort. Mais Prosper était né comme ça ; il n'avait jamais remis en question la possible existence de la mort.
Orphelin dès son plus jeune âge, il n’avait jamais connu son père et sa mère ; il considérait que c’était comme ça et se répétait sans cesse : « Ce n’est pas eux qui m’ont pas voulu, mais moi qui les ait banni. »
Dans la famille Crandaret, on n’avait tout essayé pour convaincre Prosper qu’il allait mourir un jour ; en vain. Et puis de toute façon, ça n’empêche pas de vivre. Mais lorsqu’on lui disait : « Prosper, on va tous mourir ! » il répondait : « J’aimerai bien voir ça ! » Pas une journée ne se passait sans que sa femme, ses enfants, sa famille ne tente de le convaincre ; c’était les recommandations du psychiatre familial. Alors, ça n’arrêtait pas, ça n’arrêtait plus. Mais Prosper continuait à s’obstiner et ne pouvait en vérité se persuader de quelque chose qui lui était inné ; c’était un peu comme si vous tentiez de convaincre une femme qu’elle est un homme ; autant dire que c’était un combat perdu d’avance à moins qu’il ne s’agisse d’Amélie Mauresmo. Mais Prosper n’est pas Amélie Mauresmo.
Le temps passa, et ce petit rituel quotidien continuait inlassablement ; il durait depuis des mois. Si Prosper n’était toujours pas convaincu par de telles insanités irrationnelles qu’il dénigrait à outrance, il traitait à présent, et pour la première fois, du sujet de la mort dans ces livres. Bien sûr, il y disait que ce n’était qu’une invention de paranos, l’oeuvre de la dictature cléricale, « un truc si gros qu’un être humain, comme vous et moi, est incapable d’imaginer. » Il publiait même des traités sur la mort dans lesquels il présentait cette dernière comme étant une simple utopie. « La mort, ça n’existe pas ! » clamait-il à tut-tête. Pour résumé, il était face à une incompréhension insoluble.
Ces derniers temps, Prosper tombait dans une sorte de dépression liée, idiot est l’homme qui n’y songerait pas, à ces ritournelles répétitives et insolentes de ses proches qui, lui radotant incessamment le même refrain : « Un jour, tu vas mourir Prosper ! » n’avaient pour unique conséquence de l’immerger dans une sorte de névrose infinie ; pour ainsi dire, sempiternelle. Il perdait tout sens commun, il divaguait, il extravaguait, il devenait fou ; fou à lier !
C’est ainsi que, par un triste matin d’automne, Jean-Paul Mitron, le psychiatre familial reçu un coup de fil lui apprenant que Prosper venait de se suicidé la nuit dernière par pendaison. Sa femme, à l’autre bout de l’appareil, en sanglots, entendit résonner d’une voix sardonique : « Alors nous avons réussi ! »