Nanisme intolérable

Publié le par Lukaleo

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     Inutile de la cacher plus longtemps, Christian Tacons est un nain. Mais un nain assez particulier puisqu’il ne mesure pas moins d’un mètre 70. Christian Tacons, cadet d’une famille de deux enfants, est donc ce que l’on pourrait appeler, non sans une pointe d’humour oxymorique, un grand nain. La taille de ce nain si particulier pourrait être un avantage, mais la réalité est antipodique à ce que l’on voudrait bien croire : Christian Tacons à tous les désavantages d’être un nain, mais aussi ceux d’être un normalement constitué. Car en effet, si c’est anormal d’être atteint de nanisme, ça l’est encore plus quand on est un nain anormal.

     Christian Tacons est très malheureux. Des (rares) avantages d’être nain, il n’en a aucun : il n’a pas la faculté de se faufiler n’importe où, il ne connaît pas l’exultation de pouvoir s’habiller avec les habits de son fils, il ne sait rien de ses bonheurs mirifiques consistants à rester dans une foule sans ne rien voir de l’évènement qui la suscite, il n’a pas même pas la crédibilité suffisante pour faire d’un habile geste de la main l’expression d’un nombre. Bref, quelle misère intolérable, quelle atroce adversité, quelle cruelle désillusion.

     Car en effet ce qui gêne le plus Christian Tacons, ce n’est pas d’être nain : « Dame Nature en a voulu ainsi » rappelle-t-il ; ce qui le gêne le plus, c’est qu’il n’est pas lui-même, dans ce corps disproportionné qui ne lui correspond pas. Au fond de son trop grand être, il respire nain, il mange nain, il boit nain, il dort nain, bref c’est un nain : il se rêve en nain, s’imagine en nain, se raconte en nain, mais paradoxalement, il n’en est pas un, puisqu’il est aussi grand que vous et moi. Ce pauvre homme a le cul entre deux chaises et il le supporte bien difficilement. Mettez-vous un instant à la place d’un Gargantua qui ne mesurerait que un mètre 70, et bien il serait très malheureux. Ben voilà, c’est la même chose pour Christian Tacons, et comme il le dit lui-même : « C’est un peu juste ! » 

     Ce dernier a tenté toutes les méthodes qui auraient pu remédier à son inéquation physique fort embarrassante. Ainsi, il aura, au court de sa courte existence consulté pas moins d’une trentaine de chirurgiens esthétiques : on lui aura rapetissé le bras, les jambes, le cou, le torse, et toute les autres parties du corps possibles et imaginables, à l’exception d’une seule, et cela pour des raisons sentimentales sur lesquelles nous ne nous pencheront pas. Mais bien sûr, Christian Tacons à la malchance de vivre à un époque où le médecine n’est pas assez avancé pour remédier à son triste problème : « c’est bien bas ! » clame-t-il avec mépris.

     Refusant de continuer à vivre dans ce corps qui n’était pas le sien, il voulu voir un psychologue. Après avoir raconté trois fois son enfance à ce dernier, puis à son remplacent et encore au stagiaire de celui-ci, on l’emmena dans une sorte de bâtiment assez design où il entra avec peur, changea ses habits classiques contre de disgracieux accoutrements forts peu saillants, le tout avant de pénétrer le cœur palpitant dans une grande pièce au sol coloré, au toit ferrailleux, et dont l’échos ne faisait qu’augmenter la présumé grandeur.

     A peine s’y trouvait-il qu’il comprit son calvaire existentiel enfin terminé ! Autour de lui se pressaient avec rapidité de suantes carcasses géantes, improbables masses musculeuses, et dont les longitudinaux bras accompagnaient avec une grâce maternelle les interminables jambes. Il couraient si vite, riaient si fort, sautaient si haut, avait des pieds si invraisemblablement longs, des mains si singulièrement étendus, des corps si étonnamment grands qu’ils comprit : c’était des géants !

     Aujourd’hui, Christian Tacons vit encore au gymnase de Bourg-Madame où il se fait traiter avec un plaisir non dissimulé de « nabot » par ses sympathiques camarades basketteurs.    

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Publié dans Nouvelles enivrées

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