Mots sur parole

Publié le par Lukaleo

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     Jacques Trippot était heureux. Dans l’humble appartement dans lequel il vivait régnait une atmosphère d’euphorie générale. Jacques sentait ses tripes s’élever dans son corps recouvert lui-même d’un costume rayé du meilleur effet annonçant précisément son état d’esprit du jour.
     Jacques était un humble salarié d’une entreprise familiale spécialisée dans la fabrication de papier hygiénique triple épaisseur. Homme d’une vaste érudition, il n’en demeurait pas moins modeste tant sur le plan humain que financier.
     Jacques vivait seul avec deux canaris et une chienne qui l’avait quitté depuis quelques mois. Jacques, homme socialement intégré était assez bien vu dans le quartier ; on le dit sympathique, disponible ; affichant un sourire permanent de satisfaction générale.
     Comme tous les matins, il allait se procurer sa baguette de pain bien cuite à la boulangerie située juste en dessous de chez lui. C’est là qu’il saisit la feuille de chou locale distribuée gratuitement sur un présentoir bleu foncé du plus bel effet. Jacques connaissait bien ce canard ; c’était un ramassis de petites annonces qui n’intéressaient personne, pourtant, tout le monde le prenait (il est gratuit, ne l’oublions pas).
     De retour chez lui, il déjeunait au gré de volutes emphatiques de sa radio tournée vers France Inter et aux circonvolutions odoriférantes de son café incandescent mais équitable. D’intenses rayons solaires illuminait sa cuisine encore embaumée dans une fraîcheur crépusculaire. « Un samedi comme un autre » pensait-il.
     Tout en feuilletant mécaniquement ce fameux torche-cul, il tombait sur une annonce qui l’émoustilla quelques peu. Celle-ci disait : « Soirée au Cul-de-sac (24, rue Patrice Troufignard) pour discussions sur des thèmes divers et variés (à partir de 20h ; prix d’entrée : 20 €). Entrée libre. » « Sympa ! » pensait Jacques qui était heureux ; dans l’humble appartement dans lequel il vivait régnait une atmosphère d’euphorie générale.
     Tout jovial de pouvoir enfin renouer avec des contacts humains –aller au fond des choses ou tout simplement parler- et de mettre au grand jour sa grandiose culture ainsi que son esprit plutôt fin, Jacques atteignait le septième ciel et provoquait un émoi profond par lui-même suscité.
     Un peu avant 20 heures, Jacques se rendit au Cul-de-sac, restaurant qu’il ne connaissait pas. A l’entrée, il demandait : « Je viens par rapport à l’annonce……..euh……c’est bien aujourd’hui ? » On lui montra une table isolée établie au fin fond de l’établissement culinaire où était attablé une vingtaine de personne qu’il ne connaissait pas. « Merci » conclut –il.
     Tandis qu’il s’en approchait, il notait le calme qui la caractérisait ; l’absence totale de paroles prononcées expliquerait peut-être cela. Cependant, Jacques salua la tablée d’un geste de la main qui la lui rendait bien ; il se laissait ensuite choir sur une chaise verte mais confortable.
     Il ne prononça mots puisque tout le monde adoptait ce choix pour le moins étrange. Un quart d’heure plus tard, rien n’avait changé sinon que deux hommes de forte corpulence avaient rejoint la cène blafarde. Jacques remarquait un certain nombre de gestes suspects qu’exécutaient ces inconnus. Bavard comme peu d’hommes, Jacques sentait monter en lui une envie viscérale ; celle de parler, tout simplement. Rompant le silence qui se faisait lourd d’un : « C’est la première fois que ça se fait cette soirée ? » ; Jacques s’attira soudain les foudres furibondes des regards enflammés de ses homologues. A présent, une multitude de manifestations de gestuelles indignées répondaient à d’autres. Jacques qui manquait défaillir, comprit l’erreur fatale qu’il venait de commettre ! « Des muets non de dieu ! Une armée de muets ! Mais où suis-je tombé bon sang de bois ?! » Il les avait vexé bordel ! Il était un traître ! Alors, tandis que les taciturnes du gosier l’encerclaient armés de canifs, de sa bouche asséchée, il tentait de rattraper le coup en déversant un flot de paroles insignifiantes : « Non, excusez-moi, je ne pensais pas…….je ne voulais pas vous…..comprenez-moi, je n’ai rien contre….je viens sur une annonce……je ne savais pas que…. » Surpris par le couteau qui lui coupa la parole, il se tut……à jamais !
Moralité : les muets ne sont pas sourds.
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Publié dans Nouvelles enivrées

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