Dépressivement Vôtre

Publié le par Lukaleo

  
    
C’est un fait, Kevin Teissier aime rentrer dans le rang, faire comme tout le monde, suivre la mode avec un certain mimétisme, bref, il est très influençable. Sur tous les plans, la conduite de son existence s’en ressent : il est une Fashion Victim qui ne regarde à la télévision que des balourdises grotesques, qui s’occupe d’un blog personnel piteux où il raconte sa vie totalement dénudé d’intérêt en  vouant périlleusement une admiration sans borne pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la merde, le tout en ne bouffant que des produits bio immangeables parce que ça « fait bien ». Vous l’avez compris, notre ami Kevin est ce que l’on pourrait appeler un crétin.

     Dans sa recherche toujours plus effrénée d’imitation des autres, Kevin se rendit à l’évidence : il se devait de faire une bonne dépression ! Car en effet, qui aujourd’hui n’est pas dépressif ? Qui ne prend pas une dizaine d’anti-dépresseurs par jour ? Personne. Comprenant avec un effarement  glacial son considérable retard dans sa marche au copiage, il prit la ferme décision de devenir asthénique, lui aussi, comme tout le monde.

     L’unique problème, c’est que ce genre d’état psychologique ne se gagne pas facilement, et qu’en définitive, Kevin Teissier, ne savait pas comment l’avoir. Se creusant ses chétives méninges avec frénésie, il se dit qu’il lui fallait vivre quelques malheurs bien cassants, et d’en subir la dépressive douleur qui en découlerait. Menant une petite vie de Bourgeois Bohème bien tranquille, il ne pouvait rien lui arrivait de bien méchant, en tout cas sur le plan financier. Ne voyant la vie que d’un côté matériel, il se dit qu’il devait liquider la petite fortune que lui avait légué son père, ce qui fut fait très rapidement : il donna tout à une association alter mondialiste. Ensuite, il démissionna de son travail d’assureur véreux, pour s’endetter ensuite jusqu’au coup. Quelques jours plus tard, il se retrouvait dans le froid de la rue, à dormir dans un carton, alors que sa petite amie venait de la quitter en le traitant de « rat puant ». Mais bizarrement, il ne ressentait au plus profond de lui-même aucun changement.

     Fou de rage, il décide d’aller plus loin dans sa quête de la dépression, ultime moyen pour lui de devenir enfin, comme « tout le monde ». Après avoir convenablement étudié la hauteur qu’il faut à un homme pour se casser une jambe dans une mauvaise chute, notre ami Kevin Teissier monte en haut d’un immeuble de seulement une dizaine de mètre, saute, et se casse la colonne vertébral : il devient paralysé, et se retrouve sur un fauteuil roulant. Là encore, si il ressentit une certaine douleur physique et morale, il ne s’agissait pas de ce qu’on appelle avec appréhension et affolement, une dépression.

     Il décide alors de faire du mal aux gens qu’il croise dans la rue, en se disant que les visages apeurés de ses victimes sans défenses allaient le hanter toutes ses nuits jusqu’à la fin de ses jours, le rendant ainsi dépressif. Le « clochard à roulettes », comme le surnommait ses nouveaux et non moins grossiers camarades quémandeurs, se mit alors à tabasser les petits enfants, les filles en fleur, les vieillards impotents, avec une méchanceté qui allait croissante. Au bout d’un mois, il avait tué une dizaine de personne et se retrouvait en prison à perpétuité. Malgré sa condition physique inférieure, tous ses camardes  carcéraux abusèrent de lui avec une violence  animale tandis que les mâtons vouaient à son égard une méchanceté insoupçonnée.

     Un matin, en se réveillent, il se rendit compte qu’il allait finir sa vie de paraplégique impotent en servant de dépotoir à ses viriles copains en rut, le tout en apprenant depuis peu que la copine qui l’avait quitté en le traitant de rat puant était en sainte de lui, et que donc il ne verrait pas son enfant grandir. A cet instant, il sentit monter en lui une étrange sensation, comme une chape de plomb qui vibrait dans ses gargouillantes entrailles. Ne sachant pas pourquoi il était dans cet état de forte mélancolie, le médecin de la Prison lui prescrit des anti-dépresseurs, et ainsi, Kevin compris qu’il avait réussi. De son fauteuils roulant dévalant les couloirs, il criait à tue-tête le bonheur insensé de la réussite totale et chèrement acquise d’un rêve : il était enfin dépressif, et n’avait jamais été aussi heureux de sa vie.

     «C’est à n’y rien comprendre » se dit le médecin.      

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Publié dans Nouvelles enivrées

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