L'Hôtel de la Prise

Marcel Dupond est comme qui dirait un globe-trotter, voir même un « baroudeur » selon ses propres dires : il voyage sans cesse, de train en train, de port en port, de ville en ville, avec les mémorables péripéties que ces aventureuses excursions suscitent. Un jour, il arrivait dans la petite et non moins célèbre ville de Montfinion-sur-Bourre dont l’inoubliable adage «voir Montfinion-sur-Bourre et mourir…» est une caution de la pittoresque beauté. Cherchant avec une certaine anxiété un lieu pour sommeiller, il trouve un petit hôtel typique, dit de la «Prise». Rentrant à l’intérieur de la battisse, il tombe nez à nez au propriétaire, un vieillard acrimonieux dont l’antique pipe, le menton proéminent, la dentition fort endommagée, n’étaient pas totalement cachée par une barbe blanche foisonnante.
Conduit par ce dernier jusqu’à sa séculaire chambre, Michel Dupond y défait ses affaires sur le lit, fait sa toilette dans la salle de bains d’à côté, puis, propre comme un sous neuf, entame couché sur son lit, la lecture du Télé 7 jours d’il y a deux ans : bref, l’un des moments les plus mémorables de son existence. Tandis qu’il s’apprêtait à arriver vers les pages cuisine, avec un dossier extrêmement intéressant sur la Crêpe soufflée aux fruits rouges, il entendit qu’on frappait à sa porte. Ouvrant, il vit le propriétaire de l’hôtel. D’abord gêné, ce dernier se fit au fur et à mesure de son discours de plus en plus menaçant, et termina même par faire peur à Michel Dupond, lorsqu’il le supplia avec une certaine hostilité embarrassée de ne « surtout pas débrancher la prise qu’il y a dans les water-closets ! »
S’en retournant dans sa chambre, Michel Dupond était assez troublé, repensant empesé aux yeux de ce birbe impotent lorsqu’il évoqua cette prise électrique des toilettes qu’il ne fallait en aucun cas débrancher. Un peu émoustillé, Michel Dupond décida de boire quelques gorgées d’eau bien rafraîchissantes et revigorantes, avant d’aller dans la foulée se coucher. Dans le noir, fermant les yeux, il tentait de s’endormir. Mais il ne pouvait pas.
Il développait une obsession tenace et lancinante. Une hantise silencieuse et intestine lui taraudait l’esprit : ce qu’il venait de vivre le tracassait. A peine fermait-il les yeux qu’il tentait de penser à autre chose : il lui revenait alors les souvenirs songeurs d’une épuisante journée de marche, de pique-nique bricolé et succulents, de fontaines et de ruisseaux qui coulaient à flot, et à la fin il y avait ce Barbu, son regard terrifié, cette prise des W-C qu’il ne fallait pas débrancher.
De par ses volets obsolètes qui laissaient passer de la lumière, il pouvait voir la pièce et certains des éléments qui la composaient. Bien sûr, ses yeux habitués à l’obscurité tombèrent sur la porte des cabinets. Il ne pensait plus qu’à cela, obsédé, absorber par cette poigné et ce panneau humoristique d’une moliéresque qualité « Occupé ou Libre ». Pour éviter de ne penser plus qu’à ça et aussi pour dormir, Michel Dupond se retourna, mais il sentait derrière lui la présence de cette porte railleuse, cette intolérable attirance de l’ouvrir, cette diabolique tentation d’y assouvir son obsession. Mais non, il ne fallait pas, il fallait tenir à tous prix, et dormir paisiblement jusqu’au lendemain.
Se retournant maintes et maintes fois de la porte du pissoir infâme, il sentit au bas de son ventre les premières manifestations physiques de ce qu’il jugeait être un stress atroce et insoutenable. Se tordant de douleur dans son lit et dans ses draps, il haïssait maintenant l’envie irrésistible qui tentait de la faire plier à l’attirance inexorable de rentrer dans ses maudits chiottes. Mais il en avait vu d’autres, et résistant magnifiquement, il se donna comme objectif de ne pas sortir de son lit pour faire quoi que ce soit.
Et puis, n’en pouvant plus, pour enfin connaître l’indicible plaisir que l’accomplissement de sa tentation lui procurerai, il fléchit, se leva, ouvrit la porte, en repensant très fort aux paroles du barbu propriétaire de l’Hôtel, puis commis l’innommable : se saisissant de l’objet en question, il le tira violemment après avoir décalé le clapet. Et ce fut accompli : il pu enfin pisser ! Après avoir fini le travail, il regarda rieur la prise du propriétaire, et retourna se coucher bien au chaud. Maintenant, il pouvait dormir sur ses deux oreilles.