La Cinquième Cerne
Un nez bombé, sinueux ; patate garnie d’empyèmes pubescents surplombé par deux épais sourcils rouquins dominant deux yeux globuleux retombant sur des joues elles-mêmes difformes, faites de concavités fusiformes et de protubérances boursouflées animées par de multiples bubons pustuleux associées à une bouche transversale aux lèvres entrecoupées par d’énormes dents jaunies par l’excès de tabac et rougies par le perpétuel déversement sanguin provenant de ces lèvres spasmodiques susnommées ; ajouté à cela un menton orienté vers le Sud aux abondantes sinuosités annonçant deux oreilles tournées vers le ciel et retournées vers les joues accueillant les derniers poils d’une chevelure sombre, grasse et cataclysmique de par leur tendance à virer au vert, faisaient de Jean-Claude un homme fier de son physique. Jean-Claude était tellement fier de son physique qu’il le regardait tous les jours dans le miroir de sa salle de bain ; il aimait bien. En plus, comme il se rasait quotidiennement, il n’avait pas trop le choix.
Un matin qu’il se lavait pour aller travailler au rayon charcuterie du mammouth d’Ignard-les-Miroutes, il remarquait avec grand étonnement quatre vulgaires cernes provenant de ses yeux engourdis. Mais qu’est-ce que c’est que ces infamies pensait-il. Jamais il n’avait aperçues ces quatre abjectes auréoles. Pourtant, il devait en être le porteur depuis bien des décennies (Jean-Claude avait 45 mais ne faisait pas son âge). Il trouvait ça horriblement moche…….à un tel point qu’il se demandait même comment il avait pu être aveuglé par de telles ignominies si symptomatiques. A partir de ce jour, lorsqu’il voyait son faciès dans un miroir, il ne voyait plus que ça. Ca et rien d’autre.
Rapidement, il se sentit victime du regard des autres. Il pensait que ces quatre cernes repoussaient littéralement ses collègues et les clients. Alors par faiblesse sans doute, il songeait sérieusement à un moyen de s’en débarrasser. Dans une situation économique critique, il ne pouvait en aucun cas prétendre à la chirurgie esthétique ; autrement dit, il devait se débrouiller seul ; comme un grand. Mais comment s’y prendre non d’une pipe ?! Pressé par son orgueil, il se refusait à réfléchir davantage. Alors, il se saisit d’un couteau pensant qu’il pourrait couper ses auréoles bleuâtres insignifiantes. Il portait la lame sur un repli qui formait une cerne et trancha dans le vif lorsque, par un dérapage incontrôlé le canif s’encastra dans l’œil droit de notre ami qui hurlait à la mort agonisant sur le sol maculé de sang qui s’échappait de la plaie béante et orbitale de la vue.
L’affaire provoqua une vive émotion dans le village qui édifiait ainsi une statue en l’honneur de Jean-Claude ; ce dernier n’en demeurait pourtant pas moins triste, car en effet, il était encore cerné, par Michel Rondillou et Guillaume Pirtinbard au cimetière municipal de Crépin-sur-Britouille.