Le Génie est Difficile

Publié le par Lukaleo

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      S’il est une chose que l’on peut dire sans crainte de se tromper, c’est bien que Théophile Goddard est un génie. C’est bien simple, Théophile Goddard a été touché par la grâce divine : il lui vient comme ça, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, de coruscantes idées, de prodigieuses inspirations, d’aguichantes pensées ; ces espèces d’éclairs de génie créatif que ce genre de types sont les seuls à avoir. Alors bien sûr, ce farfadet de Théophile Goddard fait des jaloux, et ses amis le lui font souvent remarquer : « Les Ignorants! » pense-t-il à leurs égards. 

     Car en effet, ce n’est pas si facile de faire partie des plus pure génie que la Terre est jamais porté : allez demander à Mozart ou Beethoven, à Michel-Ange ou Léonard de Vinci, à Shakespeare ou Molière, si c’est facile d’être un génie. Que croyez-vous qu’ils vont vous répondre ? « Oh ben vous savez, faire partie de ces hommes dont le talent touche le divin et dont la création fondatrice promet une éternelle postérité, c’est génial ! » Mais pas du tout ! Car comme le rappelle Théophile Goddard, avec un tressaillement de l’âme bien compréhensible à l’égard de ce qui suit : les génies sont malheureux.

     Prenons un exemple simple : le matin, Théophile Goddard effectue un brahmsien réveille après avoir rêvé de nombreux songes cornéliens à faire pâlir d’envie un surréaliste en panne d’inspiration, et il se dirige avec la grâce d’un tableau de Rubens dans sa cuisine, à l’architecture digne de le Corbusier. Et là, Paf, un idée ! Éblouissante, sublime, céleste, en un mot : géniale. A cette instant, Théophile Goddard, le sait, il ne déjeunera pas : il part aussitôt dans son atelier hugolien avec un courroux wagnérien contre la force suprême qui lui a envoyer cette éclair de génie vivaldien avant même qu’il n’ait le temps de bouffer un peu.

     Plus tard, ayant fini le tableau rembranesque que son cerveau fécond lui avait donné, et cela peut avant l’heure de midi, Théophile Goddard s’en retourne dans sa souillarde fellinienne se nourrir comme il se doit. Mais a peine a-t-il le temps d’ouvrir sa straussienne porte qu’une nouvelle idée mémorable lui traverse l’esprit. Saisissant la beauté schubertienne de celle-ci, il se voit obligé de la mettre sur le papier.

    Le soir venu, son poème baudelairien étant terminé, Théodore Goddard ressentit une furieuse envie de se regarder dans sa glace kafkaïenne. Il observe alors ses traits fatigués, sa mine déconfite, sa barbe tenace, ses yeux rougissants et son front transpirant. Il regarde aussi ses habits ; sales, déchiré, puants, et par-dessus le marché, pas changés depuis des semaines. Il jette un œil sur ses mains ; elles sont usées, éraflés, rongées, et lui font terriblement mal. Aujourd’hui grâce à elles, il a fait deux chefs-d’œuvre inoubliables : un saillant tableau dont on parlera avec passions pour encore quelque siècles et un superbe poème adroit dont la simple lecture allait émouvoir des millions de gens pour, peut-être, des millénaires.

     Et pourtant, il n’était pas content de lui. Inspiré directement par les Dieux sous l’égide céleste d’une muse pénétrante, rentré à jamais dans la postérité des temps, présent dans tous les dictionnaires du monde, statufié par des dizaines de millions d’individus, considéré comme l’un des hommes les plus remarquable de tous les temps, personnifiant la possibilité de la perfection artistique, symbolisant le summum créatif de l’humanité, Théodore Goddard n’avait pas encore bouffer de la journée. Alors, à quoi bon ?

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Publié dans Nouvelles enivrées

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