Rouge Vermeil

Publié le par Lukaleo

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      Charles Stavisky fait partie de ces trop rares citoyens qui respectent avec une admirable méticulosité les lois, y compris les plus ardues ou aberrantes. Et comme le monde est l’une des choses les moins juste qui soit, l’exemplarité juridique de Charles Stavisky n’ait pas payante : il est à la recherche d’un emploi depuis maintenant deux ans, et, comble de malchance, risque bientôt d’être radié des allocations chômage. Une situation insupportable pour Charles Stavisky, qui décide de réagir, redoublant d’intensité dans ses recherches jusqu’ici infructueuses d’un employeur. La méthode s’avère payante : il décroche rapidement un rendez-vous chez un producteur de chaussettes (secteur de pointe dans lequel Charles Stavisky n’a pas grand-chose à faire vu sa formation de psychologue, mais comme il le dit lui même : « il faut bien se contenter de ce qu’on a, c’est la faute à la conjoncture »).

     Charles Stavisky s’en va donc tout fringant à cet entretien d’embauche, le premier depuis maintenant près de six mois. Suivant les indications de son GPS gagné lors de la fameuse tombola des Chômeurs du Poitou, il dirige sa Renault R5, hérité de son cousin germain mort l’année dernière, vers un quartier qu’il juge de plus en plus mal famé. Il emprunte une ruelle aussi droite qu’étroite, périlleusement embringuée entre deux grands immeubles qui se faisaient face l’un l’autre, et dont les tristes façades respectives n’avaient pas de fenêtres. Une impression d’enfermement envahissait alors Charles Stavisky, qui continuait posément son délicat chemin, avec la peur de voir ses rétroviseurs racler l’un des deux murs qui l’entouraient.

     Tandis que des gouttes de sueur coulaient sur son front fiévreux, il vit sur la route se dessiner une bande blanche perpendiculaire aux deux immeubles. A la droite de celle-ci, un feux, rouge. Comme le dicte le Code de la Route, il s’arrêta, avec tout de même une certaine désapprobation, dans la mesure où son GPS lui informait qu’il n’était plus qu’à une cinquantaine de mètre de son rendez-vous, et que en plus, aucune route ne surgissait d’aucun côté que ce soit. Le feu n’avait donc aucune utilité sinon de faire chier le monde.

     Mais malgré sa bien légitime tentation de passer outre cette intolérable législation routière, Charles Stavisky attendit. Ainsi, la mâchoire serrée avec une coulée de bave sur le menton, les yeux exorbités en direction de ce feu qui depuis maintenant un quart d’heure ne bougeait pas, il songeait qu’avec son expérience remarquable, son professionnalisme hors paire, son Curriculum Vitae hors compétition, plus qu’une chose ne l’empêchait de rentrer à nouveau dans le monde du travail, après deux années affligeantes d’un chômage infondé : ce feu.

     Après une heure d’attente affolante, Charles Stavisky subit le trouble périlleux d’un homme qui se scinde en deux : une partie de lui-même, frêle et chétive, appuyait sur l’accélérateur, tandis qu’un autre, vigoureuse et citoyenne, tenait le frein enfoncé pour ne pas enfreindre la Loi. Charles Stavisky n’en pouvait plus, il voulait sortir de son véhicule bloqué, et aller à son rendez-vous tout prêt à pied, mais il pensait : voilà un crime que de laisser sa propriété sur la voie publique. Non, la seule solution était d’attendre, de patienter et de souhaiter de toute son âme de voir ce feu passer au vert. Il se rêvait en train de casser les verres de ce vicieux  feu, mais là encore, il serait passé de l’autre côté du Code Civil, et jamais il n’aurait eu la force de détruire si lâchement le bien du contribuable qu’il était.

     Cinq heures qu’il attendait. Un sommeil lourd et profond l’envahissait et seul un espoir de fou nuancé d’une rage abyssal le maintenait éveillé. De son estomac gargouillant, il ressentait une faim éthiopienne, sa gorge était aussi tarie que le gosier d’un enfant du Sahel, ses yeux ne clignotant plus se desséchaient à mesure que le temps passait. Tout comme le feu rouge, Charles Stavisky ne bougeait plus. Immobile comme mort physiquement.

     Une journée plus tard, tandis que son moteur fumait d’avoir trop tourné, Charles Stavisky ressentait son âme dépérir, avec l’impression désagréable de ne plus pouvoir bouger, d’être paralysé par une démente hâte. Une pitoyable odeur de pétrole brûlé envahissait son véhicule tremblotant, ses yeux déviaient anormalement de leurs directions habituelles, ses mains semblaient être collées à son volant brûlant tout comme ses pieds aux pédales. Il ne regardait plus que le feu, et alors qu’il se sentait mourir, qu’il perdit tout espoir, il entendit que l’on frappait à sa vitre, et derrière un homme lui sourit, et de sa voix rocardienne lui dit : « Félicitations, vous êtes embauché !».  

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Publié dans Nouvelles enivrées

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