Histoire de l'échec, L'échec et le monde antique

Publié le par Jovialovitch


I.

L'échec et le monde antique


     Les Grecs éprouvaient-ils l'échec comme nous autres le connaissons. Étaient-ils sensibles à cette flétrissure que nous n'avons pas encore assez définit sérieusement, mais qui cependant imprégneraient leurs êtres de sorte qu'ils soient amenés à souffrir, inscrits dans la position intolérable de celui qui échoue lamentablement. Après tout, les Grecs ne sont-ils pas hommes, si éloignés pourtant de notre humanité moderne. Certes la Grèce a souvent été vue selon cette sotte représentation qui consiste à décrire une civilisation toute emprunte de clarté, répondant encore à une harmonie heureuse et lumineuse, enfin, à une sérénité idéale toute portée vers le Bien immuable dans la pureté la plus béate. Ce serait évidemment négliger la présence enracinée d'une tradition chamanique souvent associée à ce que sera l'orphisme, à savoir une religion d'initiés et du mystère ; en outre, cette influence toute mystique s'observe de façon assez évidente dans la figure de Socrate, lui-même présenté ainsi dans Le Banquet de Platon de telle façon que ses manières sont fort singulières. Mais enfin, c'est la tradition qui nous intéresse ici, la mythologie incarnée par les récits hésiodiques et les légendes homériques.


Homère et l'échec

     Le mythe est un héritage qui s'inscrit dans une tradition, et qui s'impose de façon évidente, au point de faire autorité. Il reprend le plus souvent ce que la mémoire, à travers l'oralité a transmise ; d'anciens récits fameux, non pas encore chevaleresque mais enfin guerriers qui font l'admiration fière des auditeurs dont le plus grand bonheur est de s'associer à ces héros dépeints avec tant de dignité. On pourrait penser que le récit mythique atténue en prenant sa forme poétique, tout un surplus abominable, horrible, inhérent à toute guerre, pour conserver finalement le noyau glorieux, l'essence héroïque du fait relaté, de sorte que nous recevions entre nos mains une histoire dépourvue de boue et de sang. Cependant, il serait faux de prendre l'Iliade en l'occultant d'une dimension violente, sous-entendue en quelque façon, dépeignant, au-delà des prouesses mémorables des héros achéens ou troyens, une réalité générale qui serait précisément celle de la guerre. Il ne faut pas oublier que la guerre de Troie en est à sa neuvième année, et que le récit d'Homère ne rapporte qu'un fragment de cette même année, allant de la colère d'Achille à son apaisement. Autrement dit, la fraicheur des premiers instants des grandes batailles s'est entièrement évanoui, et on peut imaginer que nait une certaine lassitude, renforcée par la résolution implacable du divin Achille à ne pas prendre part au combat. Or, ce qui est miraculeux, c'est que la lucidité des héros est intacte. Le récit homérique est dépouillé de toute illusion ; comme le dieu ou le héros, l'aède à une vision perchée, il est au-dessus des choses et son regard converge vers le bas, depuis une distance salutaire. On pourrait dire que non seulement une pareille clairvoyance empêche l'excès passionnel, mais aussi, qu'il s'évite tout échec. Car c'est bien là notre sujet ; l'échec ne touche pas le héros, et le dieu l'ignore encore davantage. Quoique. Arès, le dieu de la guerre n'est-il pas régulièrement ridiculisé par le poète ? Mais justement, Arès incarne une folie guerrière qui ne parvient pas à se maîtriser, de sorte que si elle stimule effectivement les gestes imparables, il n'en reste pas moins, qu'à trop durer, son excitation est vaine. Si donc Arès peut-être une figure de l'échec, c'est que les guerriers eux mêmes y sont hypothétiquement soumis.

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