Louis Vidal, nous voilà ! - Le Plaisir d'être Français

14.
Et dans une douce et agonisante mélodie, voici que les âmes de tous ces êtres qui furent français s’évanouirent dans l’effrayant néant de l’oubli. Et Louis Vidal regardait avec la plus intense émotion ces hommes et ces femmes qui disparaissaient silencieusement dans les ténèbres de la nuit, et bien que la plupart soient morts des siècles avant que lui n’eut le temps de voir la jour, le plus français de tous les hommes se reconnaissait dans cette foule. C’était les siens, que ces français de jadis, nés sous Clovis ou Charlemagne ; c’était les siens, que ces êtres, séparés de lui par un océan d’années et de siècles, mais qu’une même fraternité liaient d’un insécable lien, par-delà le temps et la mort. Louis Vidal était heureux, consacré à jamais des indescriptibles couleurs de la nation : sa pulpe la plus intime était bleu blanc rouge. Et les dix grands français, de Clovis à Sarkozy, étaient là qui le regardaient, ce français parmi les français. Clovis tenait le cadavre endormi de France ; il le passa à Charlemagne, qui le passa à la pucelle d’Orléans, qui le passa à son successeur, et ainsi de suite jusqu’à Sarkozy, qui enfin déposa le cadavre assoupi au pied du plus français de tous les hommes. Au loin, la flamme de la France allait s’affaiblissant, comme entraînée dans une pente de rêverie et d’irréalité. Et le Soldat Inconnu s’approcha de Louis Vidal, et lui dit de sa voix grave et mélodieuse : « Parle, Louis Vidal, français parmi les français ; nous t’écoutons ! » Et Louis Vidal sentit soudain palpiter en lui les spasmes d’une émotion qu’il ne connaissait pas encore, et sans même en avoir conscience, il dit tout haut, d’une voix si puissante et grondante qu’elle en aurait fait trembler les colonnes de tous les parlements français réunis : « Français !... L’heure est grave, il est vrai ! Jamais la France ne fut confrontée à de tels périls, et sans doute les plus lamentables bouscueils accumulés de toutes nos dynasties et de toutes nos républiques réunies, ne formeraient pas un désastre plus affligeant que celui auquel nous devons faire face à présent !... La France est morte – ou c’est tout comme ! Vous tous, qui avez été la France, vous tous qui l’avez incarné, au yeux d’elle-même, et à ceux du monde, vous tous : vous êtes responsables, autant que moi-même, de l’atroce agonie de cette flamme immense et sublime qui s’appelle la France !... Je vois bien que tout est perdu, que la France à louper le coche, qu’elle n’est plus dans le coup ; je vois aussi que l’extrême fierté de cette noble personne n’a pu survivre au naufrage de sa puissance. Je vois clairement tout cela, le chaos, la mort, la fin, et je puis vous dire, moi qui suis français parmi les français, que cela me fait bien du mal – un mal que vous ne soupçonnez même pas, sauf vous peut-être, général, à Baden-Baden, pendant un funeste mois de mai, où de subversifs étudiants faisaient s’effondrer par le stupre et la fornication dix ans de votre labeur messianique, ou vous encore, Empereur, qui avez tenu le monde dans votre main, et qui vous retrouvez coincé sur un caillou perdu de l’atlantique !... Mais mes amis, mes nobles, mes grands amis, voilà ce que je voudrais dire en ce terrible et crucial instant, où se meurt l’immortelle nation, où elle s’éteint complètement, où les ténèbres la recouvre !... Mes amis, c’est au ciel que j’adresse cette parole, au ciel qui n’existe pas, ou si peu !... Oui, je voudrais pousser ce cri ultime, comme un remerciement : merci, ô toi l’être suprême, merci de m’avoir donné la France comme nation, je te fais grâce d’avoir cette patrie pour mienne et d’en être l’un des innombrables enfants !... Et l’Etat à beau mourir, et le peuple se dissoudre, et tout se perdre à jamais dans les ténèbres de l’apatride et du vaste monde, je garde au fond de moi cet immense sentiment qui éclaire mes jours, et qui fait des battements de mon cœur un hymne profond de joie et de bonheur… oui, mes amis, périsse la France tant que je garde le Plaisir d’être Français ! Oui : le « Plaisir d’être Français » !... Voilà tout ce qu’il nous reste, à nous autres les français : le Plaisir d’être les fils de ceux qui, par l’effort d’une nationalité héroïque, ont fait l’ouvrage du monde ! Le Plaisir d’être de ce peuple dont l’histoire résume l’humanité, et le monde entier !... Le Plaisir immense, intense et douloureux que de faire partie de cette traînée de lumière multiséculaire, sur lequel le monde eut jadis les yeux rivés, comme encore l’humanité devant la voie lactée ! Le Plaisir que d’être du magma de cette nation, que je suis autant qu’elle m’est ; qui est le monde entier, et qui a vécu la plus grande destinée nationale qui fut jamais ! Le plaisir aussi que d’être de ce peuple, qui demeure le seul au monde à avoir le droit de s’enseigner lui-même, comme on enseigne une foi ou une religion… Oui, mes amis, il ne s’agit même pas d’amour, ni de fierté, ni de haine à l’égard des autres, ni de rien du tout !... Il ne s’agit que de plaisir… un plaisir absolu, vibrant et intense, comme la gloire insoutenable d’un bonheur que l’on ne recherche même plus… Ah ! Le Plaisir d’être français, encore et toujours… le plaisir d’être français, à jamais, pour les siècles des siècles et pour que vive la France ! » Et emporté dans l’euphorie de son illustre discours, Louis Vidal s’effondra sur le sol calciné de la défunte patrie, et il l’embrassa langoureusement, comme un fou, comme un illuminé, comme le plus français de tous les hommes !... Et le général de Gaulle pleurait ; et Louis XIV ne pouvait retenir une érection…