Le Bituron, homme du monde (Chant XIV)

Publié le par Jovialovitch


 

4.


     Aïdigalayou était convaincu que Le Bituron était bien trop heureux pour le demeurer éternellement. Cependant il retrouvait dans ce vaillant personnage les traits d'un ami, ou plutôt d'un complice. Et comme ils marchaient encore dans cette rue singulière en tous points, Le Bituron, avec une vigilance incomparable se lança dans une explication détaillée des choses : « C'est ici la rue des cons cher ami ; lorsque les premières heures du soir se dressent à l'horizon, un pan de la jeunesse de la ville, se déverse dans cet étroit canal, ici dans le seul but de festoyer, mais attention, selon des règles fort précises. On y distingue deux types de personnes : « les culs-serrés », des bourgeois, des parvenus ; et, en moindre mesure, « les énervés du village » qui dépassent de loin les premiers en vulgarité. Les deux clans qui s'opposent sans doute rivalisent de médiocrité. Mais nous reviendrons un soir-ici et je vous montrerais des personnages tombés en décrépitude par leur propre faute, par la faute de cette rue maléfique ; je vous montrerais enfin des gens dont le destin est déjà écrit ; et n'oubliez point cela : la rue des cons se prend à contre-courant ! » Lorsque Le Bituron eut achevé son avertissement Aïdigalayou eut été heureux quant à lui de connaître le récit de la vie de son hôte, mais il était temps de rentrer car l'heure avançait et la menace des « cons » pesait de plus en plus pareil à un spectre démoniaque à l'angoissante approche.



5.


     Le manoir du Bituron était doté d'une façade blanche qui transperçait la pénombre qui s'épaississait alors sur terre. « Voyez mon humble demeure, disait-il, qui brille comme une étoile dans l'eau, mieux, comme une constellation dans la grande pupille noire d'une femme. » Aïdigalayou, heureux de l'image était impatient de pénétrer dans l'endroit fort cossu ; aussi dit-il : « Vous habitez ici seul, cher ami ? N'est-ce pas trop immense pour un seul homme ? » Mais Le Bituron fronça un sourcil en direction d'Aïdigalayou, ce qui eut pour effet de le faire taire totalement.

     Ils entrèrent et une domestique voulut se charger de me montrer ma chambre mais Le Bituron dont l'attitude avait changé ne fut pas de cet avis et la congédia. Un instant, dit-il, et il passa plusieurs portes, traversant le palais dans toute sa largeur ; soudain, on entendit des hurlements auxquels se mêlaient ceux d'une femme à la voix particulièrement nasillarde. La femme de chambre qui n'était pas tout à fait montée, chuchota dedans l'oreille d'Aïdigalayou qu'il s'agissait de sa femme qui menait son époux avec une hardiesse et une méchanceté terrifiante. Enfin Le Bituron revint et il tentait de sourire à nouveau ; allons fêter notre rencontre maintenant ! dit-il, et ils se rendirent dans une pièce gigantesque pourvue d'une colossale cheminée devant laquelle ils s'étendirent, dans des fauteuils digne d'un empereur romain. Buvons comme il nous en plaira, puis nous mangerons, et alors nous boirons encore toute la nuit durant, et nous discourrons jusqu'à ce que mort s'ensuive ! ; puis il dit : Vous serez ma Cléopâtre, je serais votre Jules César ! Et ils se levèrent pour diner ; ils se mirent à danser subitement ; déjà, leurs deux corps étaient sous l'influence de Bacchus.

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Publié dans Carpatisme(s)

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