Après une lecture de Platon
Voyez ce paysage de fin d'après-midi, ce soleil qui descend dans une douceur limpide, pailletant l'air de sa lumière vermeille, et éclairant dans un dernier effort indocile toute la ville plongée dans une immobilité printanière, et les montagnes encore qui se tiennent au loin, vallonnées et verdoyantes, gorgées d'eau, et s'asséchant progressivement sous l'effet des dorures, transformant ses infimes gouttelettes papillonnantes en autant de filles chatoyantes, de parfums pullulants, en autant de boutons fleuris se pâmants et cascadants sur les flancs subtilement fléchis vers la vallée que darde encore le soleil torpide de ce paysage de fin d'après-midi.
Voyez encore ces édifices urbains qui s'élèvent comme des temples, dans une pesanteur mathématique et contemplative, mais aussi dans une rigueur puissante et ordonnée, rendue encore davantage mathématiques et harmonieuse du fait de ce soleil dont on ne voit que la lumière, qui toise dans un enchantement tout emperlé les colonnades, les portes, les frontons, les cartouches ; qui recouvre enfin, d'une tiédeur pré-estivale l'échine des toits bleutés, sur lesquels vibrent ces reflets jaune du soleil sacral.
Voyez aussi ces nuages aspirés par le Trou cuivré, à l'horizon, et se lovant dans leur légèreté, produisant un spectacle écumeux, fumant dans des volutes glacées, par la clarté suprême de l'azur, et élégiaques, pareils aux yeux à la diaphane bleutée, transpercés par la lumière d'Hélios.
Voyez ces arbres verdâtres à souhait, ils épousent les suffusions chamarrées des vents impubères à la tiédeur paresseuse, ils se mêlent aux traits jaunes rigides, à leur droiture, à leur coruscante obliquité jusqu'à venir frapper leur bistre de l'émeraude de leurs ramures, telles ces palmeraies hâves d'où se prolonge dans le fantasque de leur évasive et brûlante banlieue alentours, les bigarrures sèches et olivâtres de leur teint à la magie périlleuse pareil au fils d'Hypérion.
Voyez ce déluge voluptueux de malte qui pourrait tout aussi bien remonter des enfers souterrains, lavé de son souffre infernal, et de ces cris dolents, et de ces cendres sanguinolentes ; c'est pourtant du bleu d'en haut, que ce safran enfanté par Hélène se dissout et se rassemble dans un éclat ultraviolet sur notre propre bleutée. Ô œil jaune !
Voyez ce cours d'eau ductile qui surnage dans les remous apolliniens, sursautant aux volts électrisants de la coupole hélianthine, exhalés sans lassitude comme un parfum que l'on promène. Dans cette chevelure aquatique aux reflets de bronze qui coiffe la ville, pareille à une toison d'or en fil de paradis qui hautainement oblige son propre couvre-chef, viennent dormir et s'oublier des corps hâlés dérivants jusque par-delà les hémisphères, là où l'aurore aux doigts de roses clame sur les eaux, ses premières lueurs.
Voyez cet essaim rougeoyant qui flamboie dans un brasier joyeux comme un grand incendie attisant la ville ; et toutes ces beautés mécaniques et ces soleils au fonds des rues étroites, voyez ces calmes de fin d'après-midi et ces harmonies proustianisées ; c'est un chef-d'œuvre rutilant qui se déploie sous nos pieds, et devant nos yeux dont chacune des vues formes un détail colorisé, peinturluré, embrasuré ; voyez ce temple infini tout enraciné dans le terreau de la splendeur et du lustre, et voyez ce bougeoir, dorant ses augustes colonnes.
Et quoi, le monde est absurde ?