Journal d'un clairsemé

De soirées en soirées, me voilà vagabondant ; dans le strass poli des réceptions – ô cocktails mondains dont je meurs ! S’efforcer d’être là, présent : et drôle, et gentil, et fin, et tout. Pompeux la guigne d’être invité !... Diable, comme il est pesant d’être spirituel ; que cela fatigue de sourire, toujours – hélas, je n’en puis plus.
Je suis invité ce soir – vais-je y aller ? Et faire attention à mes manières – et rire ?... c’est qu’on a jamais deux fois la chance de faire une bonne première impression… Serai-je beau, et bien coiffé ; élégant ? Vais-je faire honneur, plaisir… serai-je à la hauteur ? Mon dieu non, je ne veux plus voir de visages, ni entendre de voix. Je veux être seul. Je ne veux plus juger quiconque, ni être jugé par personne ; je veux resté seul, tout le temps, m’en foutre de sentir mauvais ou d’avoir les cheveux gras… Je pourrai penser ce que je veux, et même le dire, et sans honte ! Je ne parlerai même plus… Je n’aurai plus à convaincre, ni à écouter. Je serai peinard. Je serai bien.
« Oui allo, Evelyne ?... Oui ! Salut… euh… mais non tu ne me dérange pas ! Non, je suis en train… en train de… de ma préparer… là, vois-tu, oui, je…je viens ! Non, pas de problème, j’arrive. Ah ah ah ! Oui, c’est ça… Au 22, oui. Pas de soucis. Non, non, je sonnerai sur celle qui n’a pas d’étiquette. Et puis… au troisième. Oui… la porte à droite. D’accord. Je n’y manquerai pas. A tout de suite. Dans un petit quart d’heure. C’est ça. J’arrive. Bien sûr. Ah non, mais je comprends bien. C’est normal... excuse-moi, hein. Mais j’arrive, hein. Dans un quart d’heure, là. Voilà, c’est ça. J’arrive… à tout de suite, Evelyne. Oui… J’arrive. Ah ah. »
Un quart d’heure. J’y suis, je sonne et tout et tout. Je dis bonjour et je souris, je suis beau à regarder. Ils sont arrivés, les autres. Ils sont nombreux. J’ai ma place, à côté d’une femme que je ne connais pas. Evelyne sait-elle que je suis célibataire ?... Je la regarde, madame la maîtresse de maison. Elle ne me voit pas, elle ne voit rien, elle fulmine, Evelyne. Je dis « bonjour tout le monde », je m’assois, et le repas continu – atroce. Je mange. Je sens les autres qui s’observent. Qui s’observent tous. Je me sens entouré, englué. Je me sens mal. La femme à côté de moi ne dit rien ; elle doit s’ennuyer ; serais-je ennuyeux ? Je dois vite lui dire quelque chose, engager une conversation. Mais je ne sais que dire. J’ai peur d’être lourd, brutal… Je préfère ne rien dire – pour le moment. Les sujets défilent. La discussion roule, et nous emporte. Je me défends de ne rien dire de mal, de méchant, de maladroit. Je m’efforce d’être clair, sans être pédant ; je veux être drôle, sans être lassant ; je dois laisser parler les autres, je dois les voir, les regarder, leur faire comprendre je ne sais quoi… il faut qu’ils m’aiment. Je dois faire bonne impression. La blonde à côté de moi ne dit toujours rien. Elle va me trouver ennuyeux ; le suis-je ? Non, je dois lui parler. Je ne le fais pas. Le repas se poursuit. J’étouffe, j’ai peur d’avoir honte, j’ai peur de dire quelque chose de travers, j’ai peur de mal jouer. Serais-je mauvais, inintéressant ? Ah ! Et cette blonde, qui m’attend, je sens qu’il faut que je lui parle… Mais elle bon dieu, pourquoi, elle ne me dit rien ? Pourquoi elle se tait ? C’est elle l’ennuyeuse ! Pas moi… Je commence à transpirer ; je me sens comme au tribunal, je me sens jugé. Je me sens coupable… le suis-je ?... Ai-je commis une bévue ? Je sens que je vais éclater ; j’en ai marre d’être poli, adroit et tout. J’en ai marre, tout court… Ah, tous ces gens, cette foule ! … que faire ?... que…
Je me tourne vers la femme à côté de moi pour l’insulter. Mais à peine avais-je jeté mon regard sur elle que je me trouvais comme pétrifié – de calme, de tendre. Elle me regardait, avec des yeux qui me tendaient les bras… Mon dieu, c’était bien cela : elle me trouvait beau !... le suis-je ?