Les Discours de Gilles Artigues (Chant XI)

12.
« L'existence humaine serait donc comme la première lecture d'un livre difficile que l'on ne prend pas la peine de lire avec soin, préférant encore l'expédier pour s'en débarrasser, seulement, pour affirmer ensuite fièrement « je l'ai lu », tandis qu'en pleine lecture, on se jure déjà qu'il nous faudra le relire, mais hélas, c'est un livre qu'on ne peut ouvrir qu'une seule fois. A la seconde lecture tout paraîtrait pourtant si simple, hélas, hélas, mais l'on connaîtrait déjà la fin, et Gilles Artigues n'aime pas qu'on lui raconte la fin avant. Ce qu'il faut, c'est lire avec concentration et se remplir, de tout son corps, de la quintessence dont on pourra extraire de chacune des phrases, de chacun des mots, de chacune des lettres, de chacune des syllabes, en somme, c'est cela vivre avec, dans : la Volonté d'agir !
Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »
13.
Gilles Artigues avait terminé son intervention grandiloquente, qui surement resterait dans les annales, Aïdigalayou, de son côté, qui avait attentivement écouté parler la Volonté d'agir dans cette voix d'airain, riait car il se savait à jamais marquer par cet épisode, d'autant plus qu'il voyait dans la personne de Gilles Artigues, certes le chantre élu de la souffrance, mais pis encore, la parfaite objection à la Volonté d'agir même ! Aïdigalayou qui ne daignait point être odieux, bien que cela fut sans doute justifié, répondit amicalement au sermon infini de Gilles Artigues : « Gilles Artigues, n'est-ce pas que vous souffririez si l'on vous ôtait votre bijou marivaudant, votre jolie petite Volonté d'agir, que je retiens, oui, car elle est sublime, effectivement, mais que je retiens, sachant qu'elle provient de vous, que je retiens, en tant que concept ironique. Non ne pleurez pas, ce serait vous faire bien du mal pour si peu de chose, la Volonté d'agir, bien sûr que sa langue est source de vérité, bien sur qu'il faut la laisser scintiller toutes les minutes en la professant royalement et à tue-tête, comme le tintement d'une cloche, ou d'un carillon lui-même diapré de sonorités, comme une sentence, encore, qu'il convient de se répéter pour vivre vertueusement, oui je la retiens et l'enfouis dans mon cœur cette Volonté d'agir, et je vous aime qui plus est Gilles Artigues, oui ironiquement, mais qu'importe.
Gilles Artigues n'a pas fini, d'étonner le monde ! »
C'est sur ces mots que les deux hommes prirent congés l'un de l'autre ; Gilles Artigues avait raté sa diatribe, il avait même tout raté, lui qui voulait défendre bec et ongle sa Volonté d'agir ; Aïdigalayou, de son côté, emportait dans son ombre et dans sa fougue la Volonté d'agir, devant les yeux larmoyants du premier, démuni.