Les Discours de Gilles Artigues (Chant XI)

Publié le par Jovialovitch


 

10.


     « La dématérialisation. Tout maintenant est devenu virtuel, même le monde, lui-même.....même Gilles Artigues. Le monde, disais-je, mais celui-ci est effectivement devenu facultatif, du moins ne nous sert-il à rien, nous qui respirons, et parlons, et écrivons, et aimons sur un ordinateur. D'ailleurs le monde ne nous a jamais apporter que de l'infortune, ou de l'ennui ; il nous fait souffrir comme personne et comble du paroxysme, il est absurde ! Monsieur Aïdigalayou, est-ce qu'un ordinateur est absurde ? Mais pas du tout, il est raisonné, il est unifié, notre monde, celui qui est au travers de notre écran, nous pouvons le posséder pleinement, totalement, et en plus, le hasard n'existe pas ici, il n'est que la malchance de ceux qui vivent encore dans l'autre monde, dans l'ancien, celui qu'on a détruit de toute part et qui n'est plus qu'un support désaffecté que nous avons abandonné au chiens errants et la plèbe misérable. Le virtuel est consolant, on peut même en tirer un bonheur infini ; l'homme peut enfin se créer un masque à la mesure de son idéal, et même si cela n'est pas « réel », qu'importe, puisque notre ancien réel est devenu caduc. Nous y voici enfin dans l'absolu, nous y sommes, nous sortis de la caverne ; le monde des Idées est notre quotidien, et nous en avons abandonné celui du sensible, ô l'odieux monde sensible que nous avons finalement jamais bien habité. Alors qu'est-ce que signifie tout cela ? Est-ce que c'est parce que l'homme méprise tant le monde ou est-ce parce qu'il se méprise plutôt lui-même ? L'homme est replié loin de la scène, dans une loge si lointaine que pas même une lunette astronomique ne serait capable de voir ce qui s'y passe, d'ailleurs l'homme est lui-même replié loin de lui ; ainsi n'est-il même pas dans cette loge où il croit être. Même la Volonté d'agir perd toute sa volonté devant pareil spectacle, mais Gilles Artigues l'aime encore sa Volonté d'agir.

     Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »



11.


     « Maintenant que j'ai suffisamment raillé mes contemporains majestueux, permettez, Monsieur Aïdigalayou, que je vous transmette l'aboutissement de ma doctrine, qui dépasse même la politique. Voici : notre morale est une morale de l'échec. Et notre métaphysique est elle-même une métaphysique de l'échec. Quand je jette un coup d'œil à droite, à gauche, je palis car je m'aperçois subitement que l'échec nous ceint, il nous assiège, il nous persécute, et nous voulons le dénier ! Si la Volonté d'agir pouvait détruire tout cela d'un coup fracassant, celui d'un Sauveur faisant éclater la porte contenant toute la souffrance du monde, et qui finirait par se déverser et se dissoudre, alors Gilles Artigues s'estimerait heureux car il sait que l'humanité a le regard tourné vers lui.

     Ô ma Volonté, Ô ma Volonté d'agir, car tu es belle, oui tu es belle dans ton apparat pourpre et minaudant. »

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Publié dans Carpatisme(s)

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