L'inglorieux Gilles Artigues (Chant XI)
1.
Aïdigalayou voyait que le ville commençait à s'agiter, ses deux compagnons dormaient paisiblement, comme deux poupons enfantés par ce bon vieux Jovial dont la musique les berçait frénétiquement ; les yeux devant un soleil orange presque tout à fait levé, et face à un monde clair et immobile que la diaphanéité rendait irréel et qui avait tout l'air de ces paysages monumentaux des Alpes, de ces montagnes lourdement enracinées dans le sol, appuyant dedans comme ces cathédrales immenses, et en même temps, attirées irrémédiablement vers le ciel qu'elles semblent percer, dans la mélancolie des premiers rayons du soleil vifs et froids qui les timbrent transversalement. Aïdigalayou n'avait pas les montagnes et même le soleil n'était pas le même ici-bas, d'ailleurs le ciel était gris et les arbres, ils ressemblaient davantage à des squelettes de musées ; laissons ces deux messieurs, même eux n'ont peut être rien saisi de la pensée d'Aïdigalayou, va-t-en ! Et il s'en alla en direction d'une petite butte qui avait aiguisé sa curiosité et qui dominait sensiblement le reste de la ville, non sans un formidable dédain perpétré par l'édifice un peu pompeux qui culminait au sommet et où s'agitait dans le bruit et la fureur, des jeunes gens, des estudiantins qui auraient fait fuir Aïdigalayou si ce dernier n'avait noté la présence spectaculaire, un peu en retrait d'un homme tout à fait fascinant ; il s'approcha et lui dit « Qui êtes-vous, mon cher ? » et l'autre : « Gilles Artigues ! La Volonté d'agir ! » Aïdigalayou reconnu immédiatement dans l'éloquence d'abord, dans la gestuelle pleine d'emphase ensuite de cet homme, un véritable politicien. Il s'était plusieurs fois présenté à des élections mais avait essuyé autant d'échecs ; il avait fini par se retirer totalement à son plus grand désespoir, mais il n'excluait pas de faire son retour dans quelques années ; il ne restait plus qu'une seule sentence, qu'une seule phrase porteuse d'un espoir farouche et intransigeant dans sa bouche, une phrase presque mythique et tellement lourde de signification, une phrase qui devait se scander d'une voix seulement belliqueuse, sourcils froncés, la bouche avancée formant un « o », sur un rythme enjoué et emporté, musical qui devait enfin s'achever sur un point d'exclamation impérieux : ainsi devait-on dire « La Volonté d'agir ! »
Aïdigalayou se moquait des hommes politiques, il se riait de toute la politique qu'il ne jugeait que bien peu sérieuse, et suffisamment médiocre pour qu'on ne se la fixa point pour fin. D'ailleurs le vénérable Aïdigalayou savait bien que si la liberté devait se voir liée à la politique, à ce combat sans armes situé non au-dessus de la nation, mais dans son arène, c'est à dire en dessous, alors elle périrait. L'engagement est vain et Jovial s'endort dans l'engagement. Le combat politique, et la revendication, et la révolte sont le tombeau de la philosophie répétait Aïdigalayou qui se croyait plus fort que l'État dans sa totalité spectrale et écrasante. Gilles Artigues qui pensait la chose exactement opposée fit semblant d'acquiescer et nuançait les propos d'Aïdigalayou par de simples «oui enfin... » qui s'effaçaient au moment même où ils étaient prononcés si faiblement. Mais Aïdigalayou ne parlait plus et Gilles Artigues, encore charmé par la grâce de son contradicteur eut un moment d'absence et ce n'est qu'ensuite qu'il s'aperçut qu'il fallait réagir ; pour ne pas rester muet, il dit : « Certes, certes, vous n'avez que trop raison, mais il y a aussi la Volonté d'agir ! » Aïdigalayou demanda si la Volonté d'agir était comme l'ivresse. Gilles Artigues qui ne supportait absolument pas qu'on pu le moquer là-dessus, toussa à deux reprises, voulu être fort habile et tout à fait convaincant, il gonfla le torse et parla d'une voix forte et déterminée, comme si le monde entier l'écoutait, il prit un profil arrogant et une allure dédaigneuse : « La Volonté d'agir ! La Volonté d'agir ! »