Fafouette : cinquante - La Marotte

Publié le par Jovialovitch


       Il est une chose, mes très chères ouailles, une chose dangereuse entre toutes ; une chose qui nous fait perdre la vue, qui nous fait oublier que le monde existe, qui nous empêche de le voir : cette chose, c’est la marotte, c’est l’habitude, c’est le train-train. Mes très chères ouailles, l’habitude, quand elle vous prend dans l’émail grisâtre de ses filets monocordes, elle vous rend mort. Oui, la marotte c’est la mort ; et la pire de toutes les morts : celle que l’on vit. Voyez-vous, l’habitude est comme un vaste brouillard. A force de passer toujours dans les mêmes endroits ou de vivre toujours les mêmes choses : la conscience s’use et s’abîme, et un brouillard la recouvre, où rien ne luit. Voilà une mort atroce. Ne rien voir autour de soi ; connaître par cœur tout les trottoirs que l’on foule ; respirer un air que l’on a trop respiré, et qui sent le renfermé. Horreur et putréfaction que de tout connaître sur le bout des doigts ; cruauté immonde que de voir se dessécher la surprise, et disparaître le moindre espoir de découverte. Fatalité pourrie que d’aller de jour en jour, de peu à peu, de rien en rien.

      Certes, il faut du temps pour tomber si bas. Mais nous ne sommes jamais à l’abri : il suffit d’accrocher un tableaux contre un mur pour s’en rendre compte. Au début – douce et revigorante expérience – ce sera une surprise à chaque fois, et le tableau nous sautera aux yeux dès que l’on mettra les pieds dans la pièce où il se trouve exposé. Mais cela ne durera qu’un mois (et encore !) car à peine une saison passée, et ce tableau sera comme effacé, transparent ; et nous marcherons sans jamais plus le voir. En un mot, il nous aura disparu. Et c’est pareil pour la tapisserie, les choses, les villes, les gens. Pour tout.

       Phénomène tragique et inéluctable, la marotte avance vers chaque homme comme la nuit vers chaque jour. Elle attaque la conscience de chacun de nous, ronge et dévore ; elle déforme les sens, en leur  faisant épouser les formes du monde extérieur, si bien qu’on ne peut plus s’y cogner. Le monde ne percute plus. Il est un coussin dans lequel on se blottit à chaque geste, et où l’on prend la poussière : le corps coïncide complètement avec ce qui l’entoure, et il s’endort. Dès lors, dans cette torpeur sans contact, dans ce confort sans violence, le corps s’estompe autant que le monde ; la conscience que le premier à du second autant que de lui-même disparaît. Un sommeil s’abat sur l’habitué, qui vit comme on récite par cœur : sans s’en rendre compte, sans même y penser. Réflexivement. Comme une seconde nature.

         Il est de toute première importance pour un homme de ne point tomber dans une si horrible situation. On peut s’en sortir, où l’éviter le plus vaillamment possible. Bien sûr, on peut refaire la tapisserie, déménager, changer de femme, de ville, de pays, de vie et tutti quanti. Cela est solution radicale, et disons-le, un brin barbare. Ce qu’il faut, ce n’est pas de l’à-coup, c’est de l’entretien. Sans doute faut-il préserver la conscience qu’on a du monde. Pour cela, il suffit de changer de temps en temps un tableau de place. Mettre celui du salon dans le couloir, et vice et versa. Dès lors, miracle d’un mois, la représentation qu’on a de la pièce ne coïncidant plus avec la pièce, la réalité de celle-ci éclate avec surprise à chaque fois qu’on y met les pieds. Et n’est-ce pas une vie formidable, mes très chères ouailles, que celle où l’on prend une gifle chaque fois que l’on rentre chez soi ?

Publicité

Publié dans Fafouette enseigne

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
je partage tout à fait (d'ailleurs les avis, c'est comme les poissons de jésus, c'est partagés qu'ils nourrissent le plus...)
Répondre