Louis Vidal, nous voilà ! - Le retour

10.
… Louis Vidal était seul ; Louis XIV et Platon n’étaient point autour de Lui. Mais pour autant, une ardeur nouvelle enflammait son âme ; il se sentait brûlant d’amour, gavé de vigueur et de vaillance, dans la pleine force de l’âge : « Français plus que jamais ! » Alors il ne perdit pas la moindre seconde, et il s’élança à travers les vastes terres étrangères en direction de ce bel ouest qu’il pouvait maintenant rejoindre, parce qu’il était redevenu vivant ; de ce bel ouest, isthme de pureté et de grandeur, qui s’appelait la France. Louis Vidal allait vite, car son cœur amoureux lui donnait assez de souffle, tandis que son esprit, rempli d’effroi à la pensée de ces rêves mystérieux, lui donnait l’effarement de la volonté. Car autant Louis Vidal était exalté à l’idée de pouvoir revenir sur le sol sacré de la Patrie, autant il avait peur ; un sombre pressentiment l’habitait, qui venait assombrir la visage radieux de sa joie sans pareil. Ah, Louis Vidal, comme tu courrais prestement en ce temps-là, bon Louis Vidal ! De même qu’un homme amoureux séparé de sa dulcinée, court et court encore pour la retrouver ; il traverse des territoires entier en sa direction ; il s’épuise d’être seul et dans une lutte perpétuelle, et ne peut plus avancer ; mais pourtant, quand il se trouve tout proche de sa chérie, voilà qu’il trouve la force (on ne sait où) de courir encore, dans un ultime effort ; de même toi, bon Louis Vidal, quand tu vis enfin, sur la ligne d’horizon, la frontière française qui s’approchait aussi vite que tu avançais, alors tu te mis à courir si vite que nul n’aurait osé imaginer que tu venais de parcourir des milles et des milles à travers la poussière sirupeuse des terres étrangères où rien ne luit ! Et tu posas le pied sur ce sublime territoire ; et, malheureux, si tu sentais assurément que c’était bien là la France que tu foulais, tu voyais aussi Louis Vidal que...
Louis Vidal s’effondra, et des larmes immenses jaillissaient de ses pauvres yeux… La France était là, sous lui, présente… mais – triste et terrible fatalité – ce n’était que son cadavre : la France était morte ! Et Louis Vidal hurlait de douleur, de colère et de rage… Et il baisait ce sol béni des hommes, ce sol blême sans vie, où luisaient les pâles lueurs du néant inextinguible. Tout était désert. Tout était noir. Le ciel pesait sur la France comme un couvercle, et tout était lourd dans le paysage ; désolation pour horizon : la France était enterrée sous le poids d’une dalle supranationale ! L’hiver peuplait les arbres et les ruisseaux, tout était gelé, froid et d’une noirceur infinie. Pays d’autant plus laid qu’il était, de tous les pays jadis, le plus beau ; douleur d’autant plus grande, qu’elle s’ébat dans le nid de la joie. Louis Vidal croyait vivre là ses derniers instants. « C’est fini pour moi ! » se lamentait-il. Louis Vidal souffrait d’autant plus de cette disparition qu’il s’en sentait responsable. « J’ai trop tardé, pensait-il. Dès l’instant où je l’ai quitté, implorante, dès l’instant où je lui ai préféré sa mère catholique : dès cet instant, je l’ai condamné ! » Et il pleurait. « J’ai tué le mère patrie ! » clamait-il pour le ciel qui n’existait pas. Alors il se mit à errer. En quête d’un endroit pour mourir à son tour. Il voulait le plus bel endroit de feu France. Alors il marcha vers Paris, dans cette boue peuplée de charognards, dans ces forêts pourries sans verdure aucune, à travers ces fleuves asséchés et verdâtres, à travers ces villes en ruines.
Il arrivait à Paris ; la capitale était inhabitée. La cathédrale n’avait plus qu’une tour, et la dame de fer n’avait plus qu’un étage. Tout était mort, affreux, silencieux de croassements ignobles ; et la Seine était un Styx. Louis Vidal pleurait sans s’arrêter. Il remonta les Champs-élysées que les Enfers avaient envahies. Il arriva devant l’Arc de Triomphe, que les fissures n’avaient pas épargné. Il regarda longuement les fresques glorieuses, qui montraient les plus bels heures de l’histoire de France. C’en était finit. Le seul triomphe que connaissait le France, c’était celui de son agonie. Alors, Louis Vidal s’effondra, comme pour affirmer l’échec de son existence. Il estimait que la place de l’étoile était un bon endroit pour s’éteindre ; le plus français de tous les hommes allait mourir ; le lendemain, la France ne rayonnerait plus jamais. Et la nuit tomba, plus sombre que le jour sans soleil, et Louis Vidal se jetait dans les bras d’Hypnos, en espérant finir dans ceux de Thanatos…. Et voilà qu’il s’endormait, en croyant ne jamais se réveiller, mourant pitoyable dans la gloire déchue. Mais voici qu’une intuition soudaine le tira de sa fatale torpeur ; et se retournant, brûlant de joie, il découvrit qu’au centre du monument : la flamme éternelle brûlait encore !...