Jovialovitch et Biturowski (Chant IX)
Aïdigalayou, lui qui avait de tout son cœur désiré atteindre la ville avant que la nuit la recouvre de sa carcasse endeuillée et de sang froid, certes avait échoué honteusement – son entrevue avec Le Patriarche s'étant prolongée de façon imprévue -, cependant, il n'en fut ni accablé, ni fou de rage pour la simple raison qu'il avait tout oublié de la promesse qu'il s'était faite à lui-même. Mais maintenant, enfin, il arrivait dans la digne et vénérable cité plongée dans l'harmonie d'une nuit particulièrement claire, d'une mer, encore, tout à fait sans le nervures des flux de ses vagues invisibles ; et cela le réjouit.
Il n'eut guère le temps de faire trois pas qu'au-devant, à un carrefour qui le fit penser à un forum romain, il aperçut deux êtres informes qui, par leur simple présence d'abord, rompait l'harmonie et de la ville assoupie, et de la nuit, belle et vaporeuse comme du diaphane, ils la rompait derechef parce qu'ils hurlaient et leur rire était si fort qu'Aïdigalayou, qui le perçu distinctement, en eut des frissons de volupté. Il était stupéfait et s'empressa d'aller à la rencontre de ces vaillants personnages qui transgressaient impunément les règles élémentaires du tapage nocturne. Et quand Aïdigalayou fut tout à fait proche, du visage barbu et caustique du premier, du visage bleuté et goguenard du second, il éprouva un profond attendrissement.
« Que font deux jeunes individus par une nuit pareille ? » « Eh bien nous divaguons mon cher ami, répondit le premier. » « Dites-nous plutôt ce que fait un étranger seul et heureux dans une nuit propice aux pensées malheureuses et obscures, interrogea le second » Et Aïdigalayou : « Messieurs, permettez-moi de vous dire en premier que mon exaltation est grande car jamais encore je n'avais vu semblable scène dans aucun lieu ; dans tous les châteaux en Espagne de ma jeunesse, je m'étais dit qu'aucuns hommes auraient eut autant d'audace, jamais je ne songeai à voir dans quatre yeux, tant d'ivresse ! » « Mais qu'essaie-t-il de nous dire, chuchota le premier. » Et le second : « Vous parlez par énigme, étranger ; mais enfin qui êtes-vous, vous semblez dissimuler une grande chose derrière ce sourire badin......Mon dieu ! ......serait-ce le signal ? » Et lui : « Je vais vous dire qui je suis et ce que j'apporte, mais annoncez-vous d'abord car ma curiosité a été aiguisé à votre vue. » « Jovialovitch, parla le premier » « Biturowski, dit le second » Et Aïdigalayou partit à rire car il ne croyait pas qu'on eut pu être si jovial dans une ville toute prédisposée à accueillir de la médiocrité ; il fut tellement heureux qu'il prononça bien fort son nom saugrenu : « Aïdigalayou ! répétait-il dans le vacarme assourdissant de sa voix mielleuse, Aïdigalayou ! » A cela, Jovialovitch et Biturowski semblèrent troublés car ils se regardèrent tous deux, perplexes. Enfin, ils esquissèrent un sourire complice ; Aïdigalayou avait totalement cessé de rire et les regardait, lui-même paniqué, « Qu'y-a-t-il ? demandait l'innocent Aïdigalayou.
Jovialovitch dit : « Aïdigalayou ! Aïdigalayou ! Voilà dix années que nous te cherchons dans tous les visages, dans tous les corps, que nous dardons nos yeux infortunés sur les hommes où nous espérons y trouver un Aïdigalayou ; un Aïdigalayou par-ci, un Aïdigalayou par-là ! Point d'Aïdigalayou ! Voilà dix années que nous te cherchons pour annoncer le Carpatisme, or te voilà Aïdigalayou ! Te voilà ! Que maintenant Aïdigalayou soit, et que le Carpatisme fut ! »
Biturowski dit : « Aïdigalayou ! Aïdigalayou ! Voilà dix années que nous quêtons sans fin pour te trouver, dans tous les lieux, par tous les temps, dans les plus infimes recoins de la jovialité, hélas ! hélas ! Voilà dix années que nous voulons te trouver et que nous voulons te voir enseigner le Jovial aux hommes, or te voilà Aïdigalayou ! Te voilà ! Que maintenant Jovial soit, et que le Carpatisme fut ! »
Et Aïdigalayou : « Mes amis ! Voilà trois siècles que je veux apporter le Carpatisme à l'humanité ; voilà des millénaires que le monde se console et ignore le Carpatisme ; voilà une éternité que personne n'espère ni n'attend le Carpatisme, or vous voilà, mes chers amis, enfin je trouve des oreilles capables d'entendre ma voix sensiblement mêlée et d'or et de porphyre. » Et il ajouta : « Que le Carpatisme soit, et qu'Aïdigalayou fut ! Et qu'il se répande à travers le monde ! » Sur quoi Aïdigalayou, enhardi devant ses deux disciples, mais néanmoins fatigué, demanda l'hospitalité à ses deux jeunes compagnons sublimes. Pourtant, ils répondirent en chœur : «Oui vous l'aurez ! Mais peu de gré vous m'en aurez ! »