L'homme-calembour (Chant VII)

C'est par une longue méditation qu'Aïdigalayou, l'homme jovial, poursuivit sa route tandis que le soleil allait déclinant et que la nuit était proche. « Le précieux chant d'Aïdigalayou est-il donc condamné à demeurer, comme un miel brûlant et magnifique, au fin fond de ma gorge étincelante ? Les hommes font bien rire Aïdigalayou, avec leurs masques grossiers, avec leur fatigue qui les accable toujours, cela le fait bien rire ; mais de quel rire ? Oui, d'un rire plein de défiance, d'exigence, et peut être bien de mépris. Ils ne faut pas aider les hommes, mais les éveiller, que diantre ! ou les mettre à l'épreuve. Ou alors les abandonner, car que peut-on vraiment pour eux ? Ce n'est pas seulement leurs oreilles qui leur font défaut, mais encore le langage lui-même. Aïdigalayou ne sera compris que si sa langue est comprise. Et que dit son langage ? Finissez-en avec la liberté, cette passion qui vous opprime ! » Et Aïdigalayou se mit à chanter à tue-tête car il sentait en lui l'intuition géniale d'une nouvelle vérité ; il n'alla pas plus loin car il voulut la garder intacte, la garder ainsi.
L'obscurité avait maintenant gagné la terre. Le ciel était extrêmement clair, orangé à la marge des montagnes, fragmenté de blanc par ailleurs dans son bleu édénique, qui diffusait ainsi force lumière. Dans l'imbroglio, ce soir-là, Aïdigalayou supposât, non sans incertitude, un homme, un peu trapu, appuyé contre un chêne effeuillé, cet homme accompagnait sa présence singulière par une musique dissonante qu'il jouait lui-même. Aïdigalayou s'approchât avec bienveillance et salua le musicien dont le visage était orné d'une fine moustache brune, mais celui-ci semblait trop ivre de cavatines, et il ne prit la peine de s'arrêter pour honorer la présence d'Aïdigalayou qui était certes amusé, bien qu'en vérité, cette mélodie-là, lui fit mal à la tête. Enfin il dit : « Tenez-vous bien, j'enseigne le Carpatisme ! » Émoustillé par telle parole, la fanfare cessât subitement et l'homme moustachu leva la tête en direction du prophète ; il dit une réponse si énigmatique qu'un silence lourd s'installa. Mais Aïdigalayou jugea que cet homme était susceptible d'entendre quelque chose au Carpatisme, et il parla ainsi : « Je viens des montagnes de la Gaudriole, j'ai traversé tout ce pays derrière moi, et je viens en ce lieu pour déclamer le Carpatisme, car le Carpatisme est un présent que je fais aux hommes, moi qui suis descendu de ma montagne parce que les hommes s'endorment et que moi, je dois être par eux, réveillé. Toi aussi, ta musique, est-elle destinée à réveiller cette terre ? » Et il répondit sans un mot, en jouant à travers les ténèbres !
Aïdigalayou l'interrompit finalement et ils discutèrent longtemps ; il avait été heureux de rencontrer un poète mélomane, qui méprisait la politique, un poète, enfin, qui n'ignorait pas le Jovial ; cependant, plutôt qu'un poète, aux mots qu'ils utilisaient avec affairement et d'un œil malicieux, Aïdigalayou jugea qu'il avait affaire à l'homme-calembour ! Pour la peine, ce dernier se tût à jamais, et se remit à jouer ; mais Aïdigalayou détestait la trompette !