Journal d'un handicapé moteur et stoïcien

Comme chaque matin, je me suis réveillé à six heures cinquante-neuf. J’avais dormi passablement, en m'assoupissant une demi-heure seulement avant minuit. Mère-grand n’est rentrée dans ma chambre qu’à sept heures dix-huit. J’étais inquiet ; d’habitude, elle rentre trois minutes plus tôt. Elle m’a fait un gros bizou sur la joue droite, puis elle m’aida à m’installer dans mon fauteuil électrique. Alors, j’allais dans la cuisine. Mère-grand m’avait préparé quatre tartines de pain brioché grillées, avec du beurre et du miel. Pendant que je m’installais, elle vidait le lait chaud dans mon bol, et me passait ensuite le cacao ; j’aime bien le doser le moi-même ; Mère-grand en met toujours trop. Je m’empressais ensuite de tremper mes tartines et de les manger. Lorsque j’avais finis les quatre, Mère-grand me donna un grand verre de jus de fruit multivitaminé. Il y a avait à côté deux comprimés, que je devais avaler en buvant. Ce que je fis. Une fois mon bol terminé, Mère-grand me conduisit aux toilettes, et ensuite, dans la salle de bain. Là, elle me fit prendre une douche ; je n’étais pourtant pas très sale, mais elle tient à ce que je sois propre. Quand je fus sec, elle me lava les oreilles, et me coiffa d’une belle raie sur le côté. Elle m’a dit que j’avais de très beaux cheveux. Nous allâmes ensuite dans ma chambre, pour les habits. Mère-grand venait de repasser mon pantalon préféré, celui en velours, avec une teinte noir foncé, qui m’est très saillant. J’ai mis aussi ma chemise favorite, celle qui est blanche avec de fines rayures marron, qu’on ne voit que de près. Comme il fait froid, Mère-grand insista pour que je porte un maillot dessous la chemise, et pour que je prenne un pull. J’ai pris celui en noir ; je suis bien beau. Mère-grand me mit dans la salle de séjour, où j’ai regardé les émissions du matin, à la télévision. A dix heures et demi, elle m’apporta mon livre, que je lisais jusqu’à midi. Comme une bonne odeur sortait de la cuisine, je mettais un bout de papier à la page 264 de mon livre, et je roulais jusqu’à Mère-grand. Comme tous les jeudis, elle avait préparé du chou farci. Elle me plaçait à table, et me servait. Le chou était très bon ; Mère-grand sait vraiment bien les faire. Ensuite, mère-grand me fit des tranches de fromage (du Gex, c’est celui que je préfère), et enfin, je mangeais un bon chocolat liégeois. A une heure, nous regardions le journal télévisé. Après, en début d’après-midi, je demandais à Mère-grand de me mettre mes chaussures, parce que je voulais aller me promener un peu. Mon fauteuil roulant est électrique, il faut bien que j’en profite un peu. Mère-grand m’a mit une écharpe et un bonnet. Il fait du trois degré celsius. Environ. Dans la rue, il n’y avait pas grand monde, mais ça m’a fait du bien de prendre l’air. J’arrivais sur un boulevard de la périphérie, et voulais le traverser pour voir où en était le chantier de l’immeuble qui se construit, rue Désiré Claude. Lorsque je trouvais un passage piéton, le feu était rouge pour les voitures, et vert pour les piétons. Je m’engageais donc, en accélérant le plus possible ; c’est là que le petit bonhomme devint rouge, et plus tard, tandis que j’étais au milieu du passage piéton, que le feu pour les voitures passa au vert. A cet instant, je me trouvais devant un énorme poids lourd Volvo. Celui-ci avança : sans doute était-il trop haut pour me voir, moi, sur mon petit fauteuil roulant, devant lui. Je percutais donc l’avant du camion, et m’y retrouvai coincé, embringué contre le pare-choc. L’énorme véhicule s’engagea sur l’autoroute, et fit rapidement du 110. Je prenais tout l’air en pleine figure. On a du lui faire des appels de phare : il s’arrêta. Le conducteur regarda l’avant de son véhicule, et m’y trouva ; il avait l’air surpris. La police me ramena à la maison, mon fauteuil électrique était intact. Un miracle à ce qu'ils disent. Quand je rentrais, il était sept heures et quart, l’heure du dîner : Mère-grand avait fait des lasagnes. Elle les fait moins bien que le chou farci.