Fafouette : quarante-septième - Les Mauvais acteurs

Mes ouailles, voici le temps venu de parler d’autre chose que de Sara Bernhardt, de Greta Garbo ou d’Audrey Hepburn. Il nous faut parler, une bonne fois pour toutes, de ces mauvais acteurs qui nous envahissent, et essayer de les comprendre, pour mieux les mépriser. Des mauvais acteurs, on ignore presque tout, et on dit n’importe quoi : on assure par exemple que leur nullité les condamne à croupir dans l'obscurité nauséeuse du ruisseau de l’anonymat. On rajoute que les éclatantes constellations de la célébrité leurs sont inaccessibles, et qu’alors ils ne brillent plus que dans la pâle voie lactée des regrets éternels. Je réponds que cela est faux. Je réponds que la platitude de leur jeu, la lourdeur de leur diction et la maladresse de leurs expressions n’est plus un repoussoir derrière lequel peuvent s’abriter sans crainte le théâtre ou le cinéma.
C’est qu’en plus d’être de plus en plus mauvais, ces acteurs-là (qui n’ont d’acteur que le nom) sont de plus en plus nombreux. Leur afflux est tel que la vigilance des metteurs en scène ne peut plus les contenir : chaque jour, des dizaines de scènes admirables sont outrageusement galvaudées par ces saltimbanques d’eau douce, qui s’attirent les foudres de mon courroux d’abord parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’en plus, il ne le sont pas volontairement. Et c’est bien là ce que je leur reproche : ils ne sont pas volontaires.
Or un acteur, un vrai : c’est de la volonté. Quand on lui donne un texte : il y rentre de plein pied, sans tâtonner, en faisant valser la honte dans le décor ; il apprend par cœur chaque réplique, et s’il ne devient pas le personnage qu’il interprète, au moins, il le joue de toute son âme, avec cette intensité qui fait les monstres sacrés. La volonté du grand acteur est si forte qu’elle s’exprime dans l’harmonie d’un jeu qui fait de chaque mouvement, un « acte ». Le mauvais acteur, lui, que fait-il ? Certes, il connaît par cœur son texte, et il est sans doute capable de le prononcer sans encombres. Mais de même que le grand pianiste n’est pas celui qui joue sans faire de fausse note, le grand acteur n’est pas celui qui cherche la virtuosité dans la simple répétition.
Regardez bien les mauvais acteurs : il répètent leur texte, cela se sent ; mais comme on leur demande de le jouer, ils le parfument des senteurs de quelques intonations. Cela bien sûr, n’a que l’odeur de l’émotion, sans en avoir la chair : on dirait qu’ils jouent ce qu’ils jouent, comme s’ils interprétaient la caricature de leur personnage.
Qu’ils soient trop timorés ou excessifs, ou même qu’ils ne soient ni l’un ni l’autre, les mauvais acteurs ne sont jamais vraiment ; ils ne sont que les peaux mortes des personnages qu’ils interprètent. Paradoxalement, je crois que leur problème, c’est le public ; au fond, c’est à cause de lui qu’ils ont honte (ce mot-là existe-t-il pour les acteurs ?) d’embrasser ce qu’ils interprètent ; c’est par sa faute qu’il ne s’oublient pas : que ce soit sur scène ou devant la caméra, ils ont trop conscience d’être devant lui pour s’oublier, et jouer sans penser qu’ils jouent. Du coup, dans leur bouche, rien n'est plus laid qu'un mot d'amour : les mauvais acteurs, ça fait toujours semblant.
Bien sûr, il faut mettre au crédit des acteurs l’existence des mauvais textes, qui sont impossibles à dire vraiment. Il est certain que sans les mauvais textes, nous aurions moins de mauvais acteurs : dès lors, c’est moi qui vous le dis peuchère, la vie serait vraiment « plus belle » !