Journal d'un qui s'ignore

Publié le par Jovialovitch

     Longtemps, j’ai cru n’avoir aucun secret pour moi-même, et jamais je ne me serai cru capable de mener quelque intrigue à mon insu et à mon égard tout en même temps. Or, tenez-vous bien cher journal, je crains justement d’avoir découvert quelque vieille cachotterie que je me fais de par moi-même, et cette découverte ébranle tout mon être ainsi que l’ensemble de mes certitudes.

      La vérité, je n’ose la nommer, et d’ailleurs, je ne saurai le faire, puisque en vérité, je l’ignore. Cela étant, j’ai la certitude de ne pas la connaître (ce qui me consterne positivement). Mais venons en au fait : c’est à l’occasion d’une soirée mondaine organisé par le sieur Bigollet de Bazin-La-Tour, que j’ai décelé avec effroi les traces d’une menterie que je conduisais à mon encontre. Pourtant, lorsque les solennités commencèrent, sans doute étais-je très à même de festoyer, car à l’épanouissement complet de tout mon être se rajoutait derechef la vigueur de mon esprit, qui ignorant tout encor des manigances de mon âme, se trouvait campant sur de solides certitudes. Mais ce fier édifice s’effondra par les attaques de la boisson.

       Enivré que j’étais, voilà qu’un jeune poëte et musicien fort exercé quitte son clavecin, et s’approche de moi en souriant grandement, et en me tenant à peu près ce langage : « Sieur Lucien du Plomb-Tellier, il me semble vous connaître : ne fûtes-vous pas élève au collège jésuite de Saint-michel, près de cette bonne ville de Lyon ? » Je lui répondais qu’il en était ainsi, mais que de lui je n’avais point de souvenir : « Oh, répondit-il, mon nom n’a que peu d’importance ; aussi, je ne fus que de passage dans cet externat, et je le regrette assez aujourd’hui, car en vous voyant, je vois combien cette institution forme de brillant savant ! » Je répondis que j’étais flatté, mais que je ne voyais pas où est-ce qu’il voulait en venir. « Oh, c’est bien simple en vérité : il me semble me souvenir d’une chanson que tous les élèves de ce collège connaissaient parfaitement. Aussi, je vous serai gré de bien vouloir vous en souvenir avec moi : nous la chanterons gaiement tous deux, autour de mon clavecin de Hollande ! »

         Pour je ne sais plus quelle raison, j’acceptai avec grand plaisir. Ainsi, nous nous approchâmes de son instrument, et nous nous mîmes à fredonner cette ritournelle dont je me souvenais soudainement, comme si l’alcool, tout en alternant les plus évidentes facultés de l’esprit, rendait la mémoire plus profonde et plus aiguë ! Or, voici que des images de notre jeunesse nous reviennent à lui comme à moi, et au milieu de ce banquet grisé, nous nous exaltons l’un l’autre, et nous chantons plus fort, avec emphase et force effet : il se lève, et l’émotion nous recouvre, tandis que nous nous abandonnons dans les sons : nous sommes deux frères désormais, et nous nous prenons dans nos bras, allant de couplets en refrains, dans l’extase et la partage ! Nos deux voix ne forment plus qu’une, et lorsque enfin s’arrêta la chanson : tous les invités nous applaudirent.

         La chose devenait orgiaque : l’esprit de Dionysos avait semble-t-il fait sien la salle de dîner. D’émotion, je m’effondrais par terre, et mon musicien en faisait de même : il se trouvait dans mon dos, et disant encore des bribes de vers, dans l’émotion fébrile de nos réminiscences, il imita sur moi le geste blasphème de la Sodomie ! Sur le coup, je me laissai faire, cela me fit même rire : au nom du ciel que faisais-je ?  

         Je ne pourrai dire mon trouble lorsque je sus le lendemain que ce musicien était un inverti : mon dieu, ses frasques ne tenaient-elles donc pas de la plaisanterie ? Il a donc affecté sur moi, plein d’incrédulité, les postures de ses propres phantasmes ? Et moi qui n’y voyait que dérision !... Je vois là comme on connaît mal autrui… et comme on se connaît mal soi-même !... Cette nuit fut une découverte pour moi, comme une grain de sable qui enraya l’intrigue que je me jouais à moi-même : la question qui surgit désormais est de savoir si j'ai sombré malgré moi dans la bougrerie ! Ah... Je manigance contre moi, je me cache quelque chose. Il ma faut découvrir la vérité : je dois me parler !

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Publié dans Journaux intimes

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C
Et bien, cela ne fait pas de doute, il y a du style dans ce que tu écris, du style à l'état pur. :)
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