Journal d'un hypersensible

Publié le par Jovialovitch


 

     Au terme de la journée d'hier, je ressentis tant de perplexité, tant de déchirement en moi, qu'il était clair que je percevais là ma vie dans toute sa vacuité, dans toute sa douleur, son non-sens, aussi, sa profondeur. J'avais été seul la journée durant et j'avais jouis de ma solitude dans une joie paisible et sans raison. Je m'étais levé dans le silence un peu avant neuf heures, et j'étais parti dans le bruit et l'empressement de la ville qui n'en n'était plus à se réveiller, mais qui vivait décidément dans une hyperactivité troublante, suspecte ? Je venais immerger mon corps oisif dans des flux humains violents et agressifs qui m'érodaient la chair, je croyais entendre un trio de Schubert résonant dans ma tête qui me faisait d'ailleurs souffrir car trop de violence ne me vaut rien. Les flux des hommes semblaient orientés, tous, vers le même implacable but ; une nécessité ? une téléologie ? tout cela m'était étranger.

     Tout le matin, et toute l'après-midi aussi, j'assistai à une réunion sur la mort, sujet engageant entre tous. J'affrontai les propos moribonds de spécialistes avec détresse, car ils ne pouvaient que placer l'auditeur dans un égoïsme de rigueur et le confronter directement, tragiquement, à son après. Douloureuse chose que de penser que le monde continuera sans soi et, pis encore, s'en passera allègrement. Au bout de deux heures de conférences, je commençais quand même à me détacher des funestes paroles qui ne m'épouvantaient que trop.

     Par la suite, alors que je m'apprêtai à déjeuner, je fis une rencontre étonnante. Un être aussi mystérieux que fascinant me parla de vie et de mort, et se gaussa bien de ma tristesse et de mon embarras. Il me laissa finalement seul afin que je regoûtasse à ma solitude bien aimée, bien que transi par une angoisse douce qui dissimulait pourtant des dessous d'une brutalité sans nom et d'une force inouïe.

     Comme la journée d'étude consacrée à la mort et à ses dérivés se poursuivait, j'allai, goguenard, assister à la suite des festivités qui évoquaient aussi bien le suicide que l'euthanasie, le deuil aussi bien que la crémation ; tout ceci me fit un effet qui allait grandissant et j'eus très mal au cœur. Enfin, la dernière conférence eut lieu dans le rire général, non pas parce qu'elle était consacrée au tsunami, mais parce que le conférencier profita de son intervention pour s'en prendre au système universitaire français, ce qui évidemment prête à rire. Tout prit fin finalement dans un cafouillage de premier ordre, ce qui n'ébranla pas mon impassibilité et mon détachement, et ma joie confiante, maintenant. Mais j'étais bien sot de me croire tirer d'affaire, heureux et paisible car j'ignorais tout des sarcasmes et des heurts déchaînés qui allaient être mon sort dans les minutes à venir ; j'ignorais la fatalité, préférant l'innocence. Et tandis que je m'éloignais, je rencontrais le cœur battant, heureuse conséquence, mon Maître qui rentrait peut-être chez lui et qui en tout cas me salua vivement ; et je l'accompagnais un moment, et nous discutâmes. Le simple fait de parler avec cet homme, en dehors de tout contenu, me flattait, m'exaltait et je n'aurai pu supporter que l'on dût se quitter. Pourtant, vint l'instant où, au détour d'un trottoir, il prit à gauche, et moi-même, continuai tout droit ; nous nous étions salués et je gardais le regard porté sur l'homme qui s'éloignait là-bas dans la foule et qui m'avait paru, à présent, n'avoir été qu'une chimère fantomatique, qui repartait, s'évaporant dans l'éther et les nuées, loin de moi et de mon exubérante imagination. Et puis comme je m'aperçus soudain que je n'allais pas dans la bonne direction, je fis une sorte de demi-tour, et là, stupeur, je repassais derrière mon Maître qui ne me vit point mais vers lequel je ne tournai plus la tête, car j'étais trop ému ; alors j'affrontai moi aussi la foule humaine, inhumaine, et je me fracassais comme un rocher qui s'échouerait sur des vagues ; je n'étais plus que pleurs et chagrin. Je pensais ne point me remettre et périr de cet événement qui s'associait à la fièvre des fins d'après-midi d'hiver où déambule une sorte d'effervescence festive tout aussi illusoire que destructrice. La journée banale que je venais de vivre, quotidienne au possible, était en vérité une rareté sublime dans laquelle je n'aurai plus voulu sortir ; il s'était illustré le « divin » hasard, quoique ; j'avais eu en effet l'intuition, en fait, le désir, de ma rencontre avec mon Maître, et cela s'était déroulé comme j'aurai pu le rêver, le prévoir, mais pourtant, j'étais déçu, où plutôt tout était allé trop vite, tout semblait irréel, tout était éphémère, tout, sauf ma solitude qui reprenait immédiatement.

     Je me couchais ce soir là à six heures du matin car j'allais à une fête ; mais le jour suivant, je ne parvenais plus à ressentir ce que j'avais vécu la veille, ni même à m'en bien souvenir, j'avais tout oublié ; la seule chose dont je me souvenais peut-être encore, c'était que la journée d'hier avait été mémorable.

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Publié dans Journaux intimes

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